Vos repères sont importants pour nous !!!

Quel est le problème exactement? Je n’ai toujours pas compris en quoi le fait que mon beau-frère ou le cousin de ma mère se disent arpenteur-géomètre dans le recensement du Canada est un danger pour notre profession, pour nos acquis, ou pour le public. Est-ce que les Québécois, qui côtoient des arpenteurs-géomètres depuis les débuts de la colonie, sont vraiment désorientés à ce point ? Nous devrions donc changer de titre professionnel pour que les citoyens comprennent notre rôle au sein de la société Québécoise? Vraiment ! Je n’y crois pas un instant. Serions-nous en train de régler un problème que nous n’avons pas?

Pourquoi avoir peur ? Les actes que nous posons et les documents que nous produisons sont protégés par la loi. Supposons qu’un citoyen, ne sachant pas faire la différence entre un arpenteur-géomètre et un beau-frère avec un gallon à mesurer, (comme montré dans la pub de Vincent Gratton) contacte une firme d’arpentage technique pour obtenir un certificat de localisation. Est-ce que la confusion ne se trouve pas éclaircie de fait lorsque le technicien est forcé de lui expliquer qu’il ne peut pas produire ce document? De quoi avons-nous peur? Que 50 000 ou 100 000 Québécois se disent arpenteurs-géomètres ne fait pas d’eux une menace pour ma profession, tant qu’ils ne posent aucun des actes qui nous sont réservés par la loi.

Et si le problème est qu’on utilise le mot arpenteur sur des chantiers de construction, je ne vois vraiment pas en quoi changer de nom nous protègera des usurpations de titre professionnel. Ce nouveau titre de géomètre-expert serait-il miraculeusement à l’abri des confusions? En quoi le titre de géomètre-expert sera mieux protégé ou à l’abri d’une entreprise qui déciderait de se nommer Géo-expert, arpentvert- les experts en géomatique et en arpentage ou encore cartoplus-vos expert en cartographie et géomatique. Et on voudrait me faire croire que le public saura mieux faire la différence! Il me semble qu’en plus d’un faux problème, on y apporte une fausse solution. Le titre expert sera galvaudé encore plus que le mot arpenteur. Et géomètre! Existe-il un terme plus vague pour décrire notre profession ? Qu’en sera-t-il du terme géomatique? Nous sera-t-il réservé aussi ? S’il est utilisé par d’autre, en quoi la situation sera-t-elle différente de celle dans laquelle nous nous trouvons maintenant? Y aura-t-il des géographe-expert? Des cartographe-expert? Des experts en géomatique? Je ne vois pas en quoi ce sera plus simple de s’y retrouver dans 15 ans pour les citoyens, sans compter le fait que le terme d’arpenteur pourrait alors être utilisé sans ménagement par tous le Québec, sauf nous. On voudrait me faire croire que, sur le prochain recensement du Canada, les géomaticiens ou les ingénieurs en géomatique qui travaillent pour la ville de Montréal ne cocherons pas la case géomètre-expert? Et que ferons-nous alors? Quel sera alors le terme à la mode sur lequel nous devrons nous prononcer? Les citoyens feront-ils mieux la différence entre un ingénieur en géomatique et un géomètre expert qu’entre un technicien en arpentage et un arpenteur-géomètre?

A-t-on étudié l’impact de la «modernisation» du titre de comptable? Le public a-t-il soudainement eu envie de payer de plus grosses factures parce qu’on voyait les mots «professionnel agréé» dans l’entête ? Les comptables sont-ils plus à l’abri? Le public est-il mieux servi et mieux informé après une campagne de publicité de plusieurs millions de dollars avec des asiatique sexy et des hélicoptères? Ce n’est pas mon avis. Je crois au contraire que les gens sont maintenant plus confus qu’auparavant.

Quelles seront les impacts de cette décision sur la perception du public? Est-ce que l’OAGQ aurait produit une quelconque étude à ce propos? À ma connaissance nous n’avons accès à aucune étude d’impact, aucun sondage d’opinion, aucun comparatif pour évaluer les effets à court ou à long terme d’un tel changement. Aurait-on un sondage sérieux sur la perception du titre d’arpenteur-géomètre qui justifierait de changer de nom? A-t-on chiffré les impacts économiques des ajustements pour les firmes privées ? Est-ce que la population a déjà exprimé un quelconque intérêt envers cette démarche, puisqu’on nous dit que ce sont eux qui doivent être éclairés? Ont-ils seulement demandé à être éclairé ou montré des signes sérieux de confusion ?  En tout respect, il me semble que cette démarche manque de sérieux. Je trouve ce changement suffisamment important pour que l’on doive exiger plus d’information avant de se prononcer.  Je me refuse à me prononcer en faveur du changement de nom à moins que cette décision puisse être analysée sérieusement. Pourquoi est-ce que l’OAGQ n’applique pas la même rigueur à ce projet que celle qu’elle exige de nous dans nos décisions professionnelles au quotidien. Que dirait-on de nous si nous nous prononcions sur une limite de propriété sur la base d’un sentiment : «Bah ! j’avais l’impression que la limite devait changer de place, un feeling comme ça ! On est dû ! Ça fait 300 ans quelle est là, mais bon, il faut évoluer aussi non?»  Nous devrions pouvoir mieux connaître les risques que nous courrons. Quels sont les impacts possibles? Quel est l’ampleur du problème si tant est qu’il existe vraiment? Quelle démarche de publicité accompagnerait un changement de nom? Le problème est-il quantifiable? La solution l’est-elle? Tant de questions auxquelles je n’ai pas reçu de réponse satisfaisante.

Le vrai projet, au fond, pour l’OAGQ ne serait-il pas d’augmenter le nombre de membres de l’ordre en offrant des champs de compétence tel que le président l’avait affirmé lors de sa visite des régions? Si tel est le cas, qu’on nous le dise franchement au lieu de tenter de nous faire croire que des techniciens en arpentage prennent notre place ou que la population n’est pas assez informée pour reconnaître un professionnel. Je sais que je fais un procès d’intention ici mais la question me semble légitime.

Ce sont les entreprises malhonnêtes ou en faillite qui changent de nom! Est-ce que Bombardier change de nom? Est-ce que Couche-Tard change de nom? Est-ce que Québecor change de nom? Est-ce que Desjardins change de nom? Est-ce que les rôtisseries St-Hubert change de nom?

Et pour répondre à l’argument politicien du changement pour le changement ou à celui de la modernité en soit auxquels nous devrions obligatoirement nous soumettre sans autres analyses, au risque de passer pour de vieux réactionnaires passé date . Sachez que la modernité n’est pas une finalité en soit. Cet argument n’a aucun sens. Dans ce monde si joliment moderne de déferlement de vulgarité, où nous sommes envahis de publicité et de slogans vides, ne devrions-nous pas justement être les gardiens de ce temple historique bâti par les milliers d’arpenteurs-géomètres avant nous et que nous nous devons d’honorer? Ne devrions-nous pas échapper à cette fuite en avant qui se moque des rétroactions de la raison sur ces expériences? Cet argument du progrès pour le progrès ou de la modernité inéluctable sans avoir à en dire plus est une déclaration de guerre au bon sens. Cette modernité dont on nous rabat les oreilles n’est qu’une instabilité permanente. Le titre de géomètre-expert expire en quel année? Aura-t-on une idée de la date de péremption de notre nouveau titre comme sur un yogourt ? À quand la nouvelle idée à la mode? Ne pourrions-nous pas nous moderniser dans nos pratiques plutôt qu’en changeant de nom. Il me semble que c’est un peu de notre noblesse et de notre statut de gardien de cette histoire à laquelle nous appartenons que nous sommes en train de mettre en jeux ici. Ce nom n’est pas une marque de commerce de souliers bon marché qu’on change au gré des humeurs de la clientèle. C’est peut-être justement le peu de valeur que certains semblent accorder à notre nom qui nous a mené dans cette situation. Et changer la couleur du logo ou le nom de la marque ne la rendra pas plus valeureuse aux yeux de la population. Je refuse que ma profession qui m’inspire tant de respect soit reléguée de cette façon au rang dégradant de la dernière nouveauté de Apple qui sort un iPhone 8.9 avec une nouvelle enveloppe rose bonbon pour faire plus moderne. Nos prédécesseurs seraient-ils fiers de nous? Nous n’irons nulle part si la substance se résume aux slogans et aux symboles. Soyons donc innovant autrement! Affichons notre modernité dans nos pratiques, dans la qualité de nos services, avec nos instruments. Faisons découvrir les technologies que nous utilisons à nos clients, rendons-nous accessibles au public. Exposons-nous. Innovons. Prenons des risques. Les gens sont souvent plus curieux qu’on ne l’imagine quand on sait se rendre intéressant. Faisons plutôt notre travail de promotion. Prêchons par l’exemple comme il se doit. Agissons en professionnel plutôt que de tenter de se coiffer d’un nouveau bonnet en pensant que le public sera soudainement frappé d’un élan d’admiration et de respect par qu’on fait comme les Français. Le respect du public s’acquière en le respectant et on nous jugera toujours à nos actes et non pas à la couleur de notre logo, ou au nom qui s’y trouve. Le respect entraînant l’admiration, je suis d’avis que le public défendra alors notre titre à nos côtés et saura nous reconnaître alors qu’en changeant de nom l’effet inverse se produira, soit une perte de repère et la disparition de toutes ces références historiques qui ont toujours fait partie de notre culture et qui auront été garantes de la dignité et de la préservation du titre d’arpenteur-géomètre jusqu’ici.

J’ai été assermenté en septembre 2016 et ce fut pour moi un moment empreint de fierté et de sentiment d’accomplissement, bien que la déclaration de serment en groupe était pour le moins informel. Je suis fier d’être le représentant d’une nouvelle génération d’arpenteurs-géomètres innovants qui entre dans une nouvelle ère. L’arrivée de la dronautique et l’étendu de nos connaissances technologiques nous permettent d’accomplir des prouesses techniques auxquelles nos prédécesseurs n’auraient même pas osé rêver. Je continue toutefois à lire des vieux carnets d’arpentage à mes enfants le soir et je continue à penser que c’est bien meilleur que n’importe quel dessin animé en 3D de walt disney ou pixar. Il y a tant de travail, d’histoire et de sueur dans ces petits calepins de cuir. Je me plais à faire découvrir ces histoires à mon entourage et elles ne laissent personne indifférents. On ne peut par notre histoire qu’inspirer un profond sentiment de respect. Chaque fois, ces histoires me replongent dans les traces de ceux qui nous ont précédés. Tous ces pionniers qui ont marché mon pays et qui signaient avec fierté, comme moi, arpenteur-géomètre. Leurs histoires forcent le respect et nous ne pouvons pas les balayer d’un revers de la main. Ne leur devons-nous pas de défendre leurs noms ? Ne leur devons-nous pas ce minimum de respect ? Je trouve indécent, ridicule et inutile ce projet de changement de nom et il me révolte profondément. Moi qui accède enfin à cet arbre généalogique historique si respectable à mes yeux, on parle maintenant de lui couper les racines et de l’abattre parce que son essence ne serait plus à la mode ou parce qu’il ne ressemble pas assez à l’arbre du voisin. Quel mépris ! Ne soyez pas dupe, les Québécois nous connaissent et nous respectent et sont bien aux faits de notre travail car nous les accompagnons et les guidons depuis des siècles. Écrivons l’histoire au lieu de l’effacer ! Et nous pouvons continuer d’écrire l’histoire sans changer de marque de crayon !

– L’homme de l’avenir est celui qui aura la mémoire la plus longue – Friedrich Wilhelm Nietzsche

Guillaume Caron, ARPENTEUR-GÉOMÈTRE


Tribune Libre
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