Yes, un film nécessaire et incontournable

Yes est un film nécessaire. Un film utile. Un film qui fait du bien. Bref, un film incontournable. Je ne livrerai pas ici une critique cinématographique, ce n’est pas mon rôle et honnêtement, ça ne m’intéresse pas. J’aborderai plutôt Yes d’un point de vue personnel et politique.

Évidemment, à propos de ce film, la première phrase qu’un jambon dira, c’est : « Oui, mais l’Écosse n’est pas le Québec ». Eh non, bravo champion. Le Québec n’est pas le Vietnam non plus. Ni le Congo. Ni le Paraguay. En quoi ça nous empêche de regarder ce qui s’y fait au niveau politique. L’injustice n’a pas de frontières, les situations politiques sont toutes différentes, mais on a le droit d’y tracer des parallèles quand même. Et ce n’est pas non plus le seul intérêt. On peut voir en quoi c’est semblable, mais aussi en quoi c’est différent… pour apprendre. L’Écosse semble avoir appris de nos erreurs, nous pourrions très bien en apprendre des leurs.

Dans une entrevue accordée au critique Félix Brassard pour la revue Kinephanos, l’un des réalisateurs, Félix Rose, disait quelque chose de très intéressant :

« Je pense que ce qu’il est important de comprendre, c’est que la campagne du « No » était très semblable à celle des fédéralistes québécois (de 1995), tandis que la campagne du « Yes » était très différente de celle des souverainistes québécois. La campagne du « No » jouait sur les mêmes arguments de peur : les fonds de pension, la faillite… Nous avons rencontré un député écossais dans le cadre de notre recherche, il nous a dit qu’ils (les souverainistes écossais) avaient étudié le Québec, et que selon eux ce qui avaient fait échouer les deux référendums d’ici, c’était qu’ils portaient trop sur l’identité, et que c’est un sujet qui polarise. (…) Mais les souverainistes ne voulaient pas mettre de l’avant leur passé d’oppression, ils voulaient une campagne positive. L’avantage que ça a eu, c’est que beaucoup plus d’immigrants et de gens âgés de moins de cinquante ans ont voté pour le oui. Les personnes âgées, elles, se sont moins reconnues dans le débat et ont voté non. »

Ça, ça me parle. Et ça me rassure. Déjà, en 2014, j’écrivais le texte La contamination écossaise. Par ailleurs, je sais que ça fait très vaniteux de se citer, mais c’est simplement que je n’arriverai pas à traduire aussi bien le sentiment qui me traversait.

« Sentant le vent tourner, un peu comme la gang du « Non » en Écosse, nos bâtards habituels s’empressent de nous dire à quel point le Québec est différent de l’Écosse et à quel point nos situations politiques le sont également. Bien sûr, pour les fédéralistes québécois, que l’Écosse devienne un État indépendant ne change pas grand-chose dans leur vie… en autant que ça ne « contamine » pas les Québécois avec un nouvel enthousiasme. »

Contamination évitée. Et c’est justement là que le film Yes est utile. Quand je vois ce film, ça me rassure de voir des artistes réfléchir à ce genre de question et le mettre en image. De voir Samuel Bergeron, un étudiant politisé, s’y intéresser, de voir Simon Beaudry mettre son art au service de cette réflexion collective, ça fait crissement du bien. L’artiste est justement censé nous amener à réfléchir… pas seulement nous divertir. C’est pas mal moins niaiseux ça que de mettre son talent au service d’une campagne de pub d’assurances automobiles. En ce sens-là, la démarche de Simon Beaudy est fascinante.

Prenons un jeune de 20 ans, à qui on essaie de faire croire depuis le début de sa vie que l’indépendance n’intéresse plus personne, que c’est une vielle idée, que le monde « mondialisé » rend obsolète la souveraineté des États, et que l’on doit croire ça parce que c’est Chantal Hébert ou John Parisella qui le disent… Au moins, à travers ce film, ce jeune de 20 ans a la chance de réaliser que l’autodétermination des peuples, ça existe, et que c’est encore et toujours d’actualité, ici comme ailleurs. Qu’on est pas tout seul avec cette dynamique, il y a les Basques, les Catalans, les Palestiniens, les Corses, les Irlandais du nord… Et puis bon, avec la défaite des Écossais, on dirait que ça m’a conforté; que nous n’étions pas les seuls esties de losers.

Dans la même entrevue avec Kinephanos, cette fois je cite le second réalisateur Éric Piccoli :

« En même temps, les comparaisons entre le Québec et la Catalogne, à mes yeux, me semblent plus éloignées qu’entre le Québec et l’Écosse. Nous subissons tous les deux l’oppression d’un gouvernement britannique, avec l’image de la Reine, avec le sentiment de culpabilité de briser une grande famille en réalisant l’indépendance. Ils (les fédéralistes) jouent sur les mêmes choses. Ce qui était vraiment difficile, personnellement, c’était de voir à quel point les Écossais se laissaient niaiser par ces arguments-là. Je les trouvais lâches, comme je nous ai trouvés lâches d’avoir abandonné (la cause nationale). Des référendums sur des propositions de pays, il y en a eu cent-cinquante, seulement une poignée ont dit non, et nous, nous avons dit non deux fois. »

Une scène m’a particulièrement touchée. L’équipe de tournage croise une jeune femme en pleurs, visiblement alcoolisée, qui revient chez elle après la défaite du Oui. Elle dit cette phrase : « Je vais me saouler ce soir et demain, puis rester au lit et pleurer pendant 4 jours ». Grand moment d’émotion. Je me sens exactement comme cela à chaque soirée électorale, une caisse de 12 dans le corps, affalé dans le sofa, à chercher à comprendre comment vote mon peuple… libéral sans partage depuis 2003 au Québec, on déroule le tapis rouge au fédéral à Trudeau et ses sbires des lobbys de la haute finance, du pétrole et des mines… Je me satisfais alors d’une minuscule victoire, la chute de tel ou tel député foireux… Imaginer Stéphane Dion pleurer tout seul dans le noir de son bureau de l’ambassade d’Allemagne… Un dur lendemain de veille, une journée off, on se retrousse les manches et on recommence. La colère est plus utile que le désespoir.

La défaite n’est pas définitive. Elle n’est jamais définitive tant qu’il y a encore une personne debout à se battre. Personne n’a dit que les luttes politiques étaient simples et de tout repos. Mon père aimait donner l’exemple de la lutte pour la nationalisation de l’électricité. Ça a pris des dizaines d’années. Moi, je retrouve ça en lisant Chavez, Lumumba ou Castro.

Il faut surtout ne jamais abandonner. Les perdants sont ceux qui abandonnent. Les « conditions gagnantes » ne tombent pas du ciel. Des fois les circonstances peuvent nous favoriser, mais ces conditions se construisent à force de travail, de lutte et de refus de toute la merdasse médiatique qu’on nous sert à TVA, Radio-Can, La Presse, etc.

On s’est un peu éloigné du film, hein. Vous voyez le film en soi amène une réflexion. C’est positif. C’est utile.

Petite parenthèse amicale à nos amis écossais : je trouve très naïf de quitter le joug du Royaume-Uni pour se garrocher dans le giron de l’Union Européenne, une entité qui brime autant la souveraineté des États que peut le faire le Royaume-Uni à l’égard de l’Écosse. Ça me rappelle le bonnet fromagé qui voulait nous lancer dans une Union nord-américaine une fois l’indépendance réalisée. On ne quitte pas une prison pour une autre tout aussi écrasante, dont les barreaux sont peints d’une autre couleur. Si la campagne du Yes mise sur ça pour gagner le prochain référendum, c’est stratégiquement brillant vu la positon britannique à la suite du Brexit, sauf qu’ils risquent d’être pognés dans une nouvelle merde.

Ceci dit, le peuple écossais a le droit d’exister et de prendre ses propres décisions. L’État écossais aussi. Et pareil pour le Québec.

Vive Sean Connery. Vive l’Écosse libre. Vive le Québec libre. Pis allez voir le film Yes.


Jules Falardeau
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