Une revanche des chartistes serait malvenue

Certains souhaitent profiter de l’attentat contre Charlie Hebdo pour lancer un autre débat déchirant sur la place de la religion au Québec. Une telle revanche des chartistes serait malvenue. Non seulement parce qu’elle ferait l’affaire du gouvernement Couillard, qui appliquerait plus allègrement sa politique d’austérité, mais surtout parce que le débat risque de déraper davantage qu’en 2013, alors que rien n’a changé depuis le rejet de la charte. Pour les indépendantistes comme moi, ça remettrait à plus tard les débats urgents qui s’imposent. Si toutefois le débat revient, un important livre vient de paraître en France.

Edwy Plenel, cofondateur et président de Médiapart et ancien directeur du Monde, a publié à l’automne Pour les musulmans (La Découverte) en s’inspirant de l’article de Zola « Pour les Juifs », publié dans Le Figaro en 1896, deux ans avant son célèbre J’accuse. Plenel dresse un parallèle entre la montée de l’antisémitisme à la fin du 19e et la montée actuelle de l’islamophobie en France : « il suffit de remplacer, dans ses premières lignes, écrit Plenel, le mot « juifs » par celui de « musulmans » pour entendre la résonance avec notre époque : c’est un cri de colère contre un sale climat. »

Zola : « Depuis quelques années, je suis la campagne qu’on essaye de faire en France contre les Juifs, avec une surprise et un dégoût croissants. Cela m’a l’air d’une monstruosité, j’entends une chose en dehors de tout bon sens, de toute vérité et de toute justice, une chose sotte et aveugle qui nous ramènerait à des siècles en arrière, une chose enfin qui aboutirait à la pire des abominations, une persécution religieuse, ensanglantant toutes les patries. » Tristement prescient!


D’aucuns diraient que Plenel ambitionne en s’inspirant de Zola. Or, son plaidoyer est solide et convaincant. Sa cible, comme celle de Zola, n’est pas le préjugé populaire – les partisans de Marine Le Pen, par exemple – mais l’islamophobie et le racisme mondains et parisiens que l’on croise dans les salons fréquentés autant par la droite que la gauche traditionnelles.

Un exemple est celui de Claude Guéant, ancien attaché de Nicolas Sarkozy, mais aussi ministre de la République, qui dit pendant la campagne électorale de 2012 : « toutes les civilisations ne se valent pas », qu’il y a des « plus avancées », des « supérieures », en précisant que « ce qui est en cause, c’est la religion musulmane. » Selon le candidat-président Sarkozy, ses propos relevaient du « bons sens ».

Lorsque le député de la Martinique, Serge Letchimy, riposte que Claude Guéant, et partant Nicolas Sarkozy, fait injure à l’homme, que sur ce terrain ont poussé ces « idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration », les médias parisiens s’en prennent non pas au dérapage de Claude Guéant, mais à celui du député Letchimy. Pour Plenel, le député de la Martinique a sauvé l’honneur de la République en défendant son principe fondateur : « l’égalité des humanités, quelles que soient leurs origines, leurs races, leurs croyances, leurs cultures, leurs civilisations. »


Plenel ne vise pas que la droite, car les exemples venant du parti de François Hollande sont aussi nombreux que troublants, dont les déclarations de l’actuel premier ministre Manuel Valls sur les Roms.


« L’acceptation passive de la construction d’une question juive » au 19e et au 20e siècles correspond, selon Plenel, à l’acceptation passive aujourd’hui d’un « problème de l’Islam en France », paroles entendues à nausée dans les médias français. (Et au Québec?) Il incombe donc aux médias de ne pas banaliser les représentations qui stigmatisent une population d’hommes, de femmes et d’enfants, « au prétexte de leur identité religieuse, spirituelle ou communautaire ». Plenel : « De fait, l’obsessionnelle question du foulard est un voile jeté sur nos sensibilités, générosités et curiosités. Brandir la visibilité de ce morceau de tissu comme la question décisive pour notre espace public, c’est nous inviter à ne plus voir le reste. »

Plenel démonte d’autres élément d’un discours qui cache une islamophobie rampante, dont celui de « l’opium du peuple » attribué à Marx, ou encore la loi sur la laïcité de 1905.

Si les chartistes n’ont eu de cesse en 2013 d’évoquer le principe républicain de laïcité, qu’ils sachent, en cas de tentative de revanche, que nombreux sont les penseurs de la république qui les accuseraient d’en déformer les principes mêmes de celle-ci. Edwy Plenel en est un.



Robin Philpot
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