Une cité dévoyée au service des ploutocrates

La libre circulation du Capital représente l’arrêt de mort d’une cité échappant à la tutelle des patriciens, premiers pères de la nation. C’est avec la consécration des cité-états du Renacimiento que les guildes et autres ligues bourgeoises se mettent à empiéter sur les anciennes principautés de la noblesse et du haut clergé. La bourgeoisie d’affaire utilise son pécule pour embaucher des condottieres, véritables mercenaires qui prendront la tête des premières armées privées de la modernité. Ainsi, le grand Capital s’agrège autour de cités qui deviennent des entités nodales, véritables postes d’échange, pivots pour lancer de nouvelles expéditions marchandes et guerrières. Les patriarches ne sont plus les dépositaires des places sacrées qui assuraient la stabilité de la cité; le génos se désagrège sous les coups de boutoir d’une banque qui ambitionne de mettre en coupe les anciennes féodalités.

Pervertir le bien commun

Jacques Maritain – dans « Sort de l’homme » – met en accusation le machiavélisme de la modernité, véritable « perversion de la notion de bien commun ». Démontant la mécanique de la pensée machiavélique, ce philosophe chrétien estime que « pour Machiavel, la fin de la politique est la conquête et la conservation du pouvoir : c’est-à-dire l’exécution d’une œuvre d’art. Au contraire, conformément à la nature des choses, la fin de la politique est le bien commun d’un peuple uni : c’est-à-dire une chose essentiellement et concrètement humaine, et donc morale. Ce bien commun est la vie bonne – c’est-à-dire une vie conforme aux exigences et à la dignité essentielles de la nature humaine, une vie à la fois moralement droite et heureuse – du tout social comme tel, de la multitude assemblée, de telle sorte que le trésor croissant des bien communicables inclus dans cette vie bonne du tout, soit en quelque sorte reversé et redistribué à chacun des membres de la communauté ».

Le sujet est devenu l’objet de l’avoir

Sous l’ancien régime, le Roi c’est un peu le « vicaire de la nation » et l’on peut aisément comprendre que la royauté, avec ses corps intermédiaires agissant comme des interfaces salutaires, représente une forme de pouvoir qui vise à préserver la pérennité de la cité. Si le pouvoir royal permet de collecter des taxes et de verser de généreuses prébendes, sa fonction primordiale est un véritable sacerdoce puisque le Roi est le Garant de la foi, mais tout autant du génos ou de tout ce qui tient lieu de mémoire de la cité. Le pouvoir est, certes, un instrument de domination et de coercition, mais ne représente pas une fin en soi. Les « sujets » du Roi ne sont pas encore les « objets du grand Capital apatride », alors que la modernité sapera toute notion d’hiérarchisation des rapports humains, pour y substituer une mécanique du gouvernement basée sur la gestion des flux monétaires et de la force de travail.

La cité interdite

Ce n’est PLUS le génos qui fédère les liens citoyens, mais bien plutôt un Capital anonyme permettant de détruire et de reconstruire les sociétés en fonction de son ubiquité. Le Capital EST le nouveau souverain : il est partout, insaisissable et fluide, se répandant à travers les pores de la cité afin de noyer toute résistance et que s’organise une gouvernance véritablement ploutocratique. Les édifices et les places civiques sont rebaptisés afin de mettre en exergue des marques commerciales ou des noms de grands conglomérats. Les églises sont transformées en immeubles à condominiums, voire, dans certains cas, en discothèques qui peuvent mettre en scène de défilés de mode ou des événements qui n’ont vraiment rien de sacré. De facto, il s’agit de profaner les places sacrées de l’ancienne cité dévoyée et mise en coupe par le Capital.

Maritain dénonce ce « machiavélisme absolu » qui trouve son ultime aboutissement au gré du culte hégélien de l’état, cette « sublimation métaphysique des principes de Machiavel ». Poussant son analyse d’un cran, il affirme que « le cercle se referme. La morale elle-même, rejetée par la politique, a sombré. Le pouvoir et le succès sont devenus les critères moraux suprêmes ». Jacques Maritain vient de nous parler ce cette « raison d’état » toute puissante qui est automotrice, s’appuyant sur une démocratie parlementaire factice afin d’être en mesure de poursuivre son œuvre délétère au service des forces du Capital et non plus des forces vives de la société. On pourrait dire que la cité est privée d’oxygène, les rapports citoyens étant monnayables et corvéables à merci. Les pompes aspirantes du grand Capital apatride faisant en sorte de substituer une société liquide à l’antique cité de nos aïeux.

Les condottieres du nouveau millénaire

Emmanuel Macron, le micron de la politique minimaliste gouverne, désormais, par décret à une époque où la Banque ne tolère plus les intermédiaires qui oseraient émettre des opinions discordantes. Tous les médias alignés sur la doxa néolibérale entonnent en cœur l’antienne du droit à la différence et font l’apologie d’un multiculturalisme protégeant un « vivre ensemble » lénifiant qui ressemble de plus en plus à une dictature par soustraction d’air. À une époque où nous célébrons le centième anniversaire de la Révolution bolchévique, le grand Capital apatride a le vent en poupe. Cinquante années après la suppression de la dynastie des Romanov, voilà que les Beatles, la musique psychédélique et Mai 68 marquaient le point d’orgue d’une société de la consommation destinée à distendre les liens citoyens et à liquéfier le socle sociétal qui permettait à la cité de se perpétuer. La gauche caviar célébrait le Vénérable Mao, dansant sur les pistes de danse des discothèques chromées qui avaient détrôné les anciennes salles de bal et les places publiques où les couples (encore) humains célébraient le solstice d’été ou les grandes récoltes. L’homme hors-sol soixante-huitard est fasciné par Apollo, il fume un pétard en contemplant 2001 l’Odyssée de l’espace de Kubrick. Il plane désormais, hors de lui-même, en plein état d’apesanteur et ne sachant plus où poser les pieds, où se poser. Alors, il pose. Il prend une pose et tente de se justifier. Il se fait justicier. Il avait, pourtant, répudié les institutions qui fondaient l’agora.

Mai 68, c’est le bal des zombies, la mise en scène de la grande révolution culturelle destinée à figer à jamais les rôles du théâtre politique d’occident. La gauche sociétale –sorte de garderie pour éternels adolescents – se lance à fond de train contre une droite « décomplexée » qui fait l’apologie du décorum et des valeurs d’une République qui a définitivement passé l’arme à gauche. Les royalistes ont parfaitement raison de se réclamer du gouvernement d’un monarque qui ne serait pas tenu par les ficelles des nombreux lobbies qui gèrent la cité à la petite semaine. Et, pourtant, de nombreux monarques européens, à l’instar du Pape, ne sont plus que des fonctionnaires parmi tous ceux et celles qui courbent le dos face aux Commissaires européens, les nouveaux Princes de cette cité dévoyée par le grand Capital.

Curieusement, les dictateurs de ce nouveau « soft power » proviennent presque tous du sérail de la gauche trotskiste et cosmopolite, celle-là même qui lance des cocktails molotov à la gueule des honnêtes gens. Car, voyez-vous, les fils à papa de la finance cosmopolite ont vite compris l’avantage qu’il y avait à prendre les commandes de la nouvelle bien-pensance, histoire de conserver leurs prébendes éternellement. Ces néo-révolutionnaires sont d’authentiques réactionnaires, en fait, les conservateurs du musée de la gauche-caviar. Se partageant les strapontins les plus enviables – à la tête des médias d’état, des centres culturels, d’un nombre incroyable de chaires d’universités ou d’organismes de réflexion stratégique – les membres de cette paléo-gauche confisquent la focale culturelle au profit du grand Capital et font en sorte de confiner la bonne vieille droite cul-cul la praline à l’intérieur de ses sanctuaires vermoulus. Cette engeance fait office de condottieres au service de cette grande entreprise d’acculturation qui a pour but d’anéantir jusqu’à la mémoire de nos langues. La Geste de nos aïeux.

D’autres condottieres, eux-aussi au service du grand Capital, se chargent de réunir les brebis égarées d’une droite qui se voudrait décomplexée. Ramassis de bons bourgeois qui souhaitent protéger leur fond de pension et qui se cachent derrière une morale à géométrie variable, cette droite règle sa focale sur un libéralisme qui nous est présenté comme la fondation de nos sociétés modernes. Le libéralisme de ces nouveaux apôtres qui « OZ leur droite », pour citer un insipide slogan repris en boucle par les merdias, fait écho à l’esprit libertaire des émules de la gauche soixante-huitarde. Il faut le dire, sans ambages : le libéralisme est LE nouveau monarque qui règne urbi et orbi. Même le Pape s’y est mis en promouvant sa théologie d’un monde sans frontières où la citoyenneté n’est plus qu’un vague souvenir, une chimère caressée par quelques nostalgiques qui portent le bonnet des patriotes. Le bonnet d’âne.

Le grand nivellement par le bas

Un demi-siècle après Mai 68, le grand Capital apatride a définitivement repris la main afin de parachever son entreprise de nivellement par le bas. Après avoir fait éclater les fondations plurimillénaires du monde occidental, le Capital a devant lui un boulevard d’opportunités afin de liquéfier tous les codes qui fondaient un vivre-ensemble qui n’était pas un slogan publicitaire à une époque où les citoyens cédaient leurs places dans les transports publics. Nous l’avions déjà écrit : « il faut jouir à tout prix, peu importe les conséquences … ». Les autres font, bel et bien, partie de cet enfer moderne qui n’est pas seulement « pavé de bonnes intentions », mais qui est gouverné par un « machiavélisme impétueux, irrationnel, révolutionnaire, sauvage et démoniaque, pour lequel l’injustice illimitée, la violence illimitée, le mensonge et l’immoralité illimités, sont des moyens politiques normaux, et qui tire de ce déchaînement même du mal une abominable puissance », pour reprendre les mots de Maritain.

Si la première partie du XXe siècle a mis au point les plus effroyables dictatures, la suite des choses nous apprend qu’un grand relativisme est sur le point de balayer toutes traces d’humanité à l’orée d’un nouveau millénaire qui n’a vraiment rien de spirituel. Les futuristes italiens, au tournant du XXe siècle, faisaient l’apologie de la guerre et de la destruction créatrice. De nos jours, les thuriféraires de l’humanisme du nouveau millénaire prônent l’abolition des tous les repères qui fondaient nos précieuses identités. Le mot d’ordre stipule qu’il faut déstructurer, détruire tous les repères identitaires, ouvrir les frontières afin d’abolir toutes les différences. Pour que soit célébrée l’indifférenciation planétaire. Paradoxalement, ceux qui se définissent comme les apôtres de la différence pavent la voie à son nivellement définitif.

La Révolution bolchévique inaugure une « lutte des classes » qui cache cette « lutte de tous contre tous » affaiblissant les authentiques solidarités paysannes et prolétariennes qui subsistaient envers et contre tous. Mai 68 lance une Révolution culturelle qui, prenant appui sur l’Agit-prop des bolchéviques, pervertie les codes et les usages qui fondaient les rapports en société afin de paver la voie à l’Empire de la publicité. Aujourd’hui, c’est la théorie du genre qui prend le relais, ambitionnant d’anéantir les fondamentaux du langage humain afin que plus rien ne puisse s’opposer au langage machine de la matrice néolibérale. Ainsi donc, après avoir inauguré la « Guerre permanente », voilà que la Banque met en scène une grande débauche sociétale, temps intermédiaire agissant comme un adjuvant, qui se prolongera jusqu’à ce que les quidams réalisent que la Société des loisirs est le plus grand leurre jamais inventé par nos maîtres.

Jacques Attali, Condottiere de première, n’a-t-il pas stipulé qu’il nous faudra travailler jusqu’au dernier souffle et que ceux qui ne pourrons plus subvenir à leurs besoins seront éliminés, en précisant que « l’euthanasie deviendra un instrument essentiel de gouvernement » … sans autres formes de procès. C’est ce qui explique pourquoi le micro-président français met autant d’ardeur à s’attaquer aux retraites que l’état, de toute façon, ne pourra PAS honorer. La grande débauche soixante-huitarde étant presque terminée, toutes les différences ayant été aplanies, l’économie réelle totalement exsangue et les marchés financiers tout-puissants, les vieux devront bosser et les femmes mettre leur utérus au service du Capital. Le Roi argent, faut-il le rappeler, ne s’entoure que d’objets indifférenciés et corvéables à merci. Sans merci.

 

Référence : « Sort de l’homme », de Jacques Maritain. Publié en 1943 par les Éditions de la Baconnière, Neuchâtel.



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