Un petit air d’accordéon

***AVERTISSEMENT AUX LECTEURS***

Si j’ai bien fait mon travail, ce texte risque de déplaire à pratiquement tout le monde. Les athées n’y verront que des bondieuseries tandis que les croyants n’y verront que du blasphème. Je serai traité de xénophobe par les multiculturalistes et de catho-laïque par les partisans d’une laïcité ferme. Pourtant, dans le Québec d’aujourd’hui (à l’extérieur de Montréal, s’entend), la position que j’y exprime est encore majoritaire… Vous êtes prêts? Tout le monde à genoux!

Habituellement, je me tiens loin, très loin, de toutes ces préoccupations religieuses parce que je considère qu’elles trimbalent avec elles un haut niveau de toxicité et que j’ai déjà suffisamment de petites fioles de poison dans ma besace, nul besoin d’en rajouter une autre. Mais force est de constater qu’il faut en parler: calvaire! Allons-y, donc.

Toute cette saga de la semaine dernière concernant le retrait du crucifix à l’hôpital du Saint-Sacrement nous est rentrée dedans comme un TGV en perte de contrôle. Résultats? Confusion, dégâts, hauts cris et cetera. Nous n’avions peut-être pas prévu le lieu de l’impact mais une chose est certaine, nous savions que le train s’en venait. Si les autorités ferroviaires n’ont pas fait le nécessaire pour éviter l’accident, elles n’ont qu’elles-mêmes à blâmer. Leur incapacité à sécuriser les alentours des rails leur pète en pleine gueule aujourd’hui. Bien fait pour eux.

Vous voyez ce que je fais, là? Je tourne autour du pot. Je m’amuse avec une lamentable métaphore, un peu effrayé à l’idée de tomber dans le vif du sujet. Mauvaise tactique. En fait, je ne plongerai pas dans le vif du sujet. Je vais laisser ça aux sociologues, aux politologues, aux ethnologues et autres proctologues de l’identité profonde! Eux, ils ont tant et tellement disséqué la question qu’on ne peut plus parler du vif du sujet mais bien d’un sujet à vif! Superbe porte d’entrée pour les infections, soit dit en passant… Allez, je tergiverse encore; vous dire comme je répugne à parler de ces trucs. Voilà, ça vient, j’y arrive! Je disais donc que je ne vous balancerai pas une thèse originale aujourd’hui. Je ne vous ferai pas un exposé clair sur les questions de laïcité, de patrimoine religieux, de continuité historique ou de conscience nationale. Ils sont déjà des dizaines à disserter sur ces thèmes et la symphonie qui en résulte est assez cacophonique comme ça. Il faut dire que plusieurs d’entre eux maîtrisent mal leur jeu et ont, de surcroît, un instrument de bien mauvaise qualité. Non, plutôt que de me joindre à l’orchestre dans la grande salle, je vais m’installer sur le trottoir d’en face et y aller de mon petit air d’accordéon. Pardon? Trop folklorique, l’accordéon? M’en crisse!

Dans ma chambre, le mur sur lequel vient s’appuyer ma tête de lit est orné d’un superbe crucifix en bois massif. Au sous-sol, la colonne de soutien est elle aussi décorée d’un objet semblable. Dans la descente d’escalier, un portrait du Messie a trouvé sa place. Est-ce que je suis catholique? Ha ha ha! Mon ancêtre Jean Carrier s’est pointé le nez en Nouvelle-France en 1660 et vous me demandez si je suis catholique? Mais bien sûr que je suis catholique! Est-ce que je suis pratiquant? Bof, non, pas vraiment. À moins que vous ne considériez que de se signer, au détour d’une croix de chemin, ou que d’aller recueillir de l’eau de Pâques au petit matin du dimanche pascal soient des pratiques religieuses? Je dois avouer que je ne sais pas trop pourquoi je fais ça… Mais la messe, elle? Non. Il y a plus de dix ans que je n’y suis pas allé. Je ne suis pas marié. Mes enfants ne sont toujours pas baptisés. Est-ce que je suis croyant, alors? Oh là là, vous m’ennuyez avec toutes vos questions, bout d’ciarge! Écoutez bien, je ne le répéterai pas trente-six fois: je suis catholique par tradition beaucoup plus que par foi. Un catholicisme culturel, quoi. Je suis catholique parce que je sacre! Parce qu’à ce que je sache, ce sont encore des croix qu’on plante au bord des autoroutes quand un de nos proches meurt dans un accident. Parce qu’on utilise encore des expressions comme: «Y s’passe des affaires pas catholiques icitte», «Lui, y’est plus catholique que l’pape», «Le bon Dieu l’sait pi l’Diable s’en doute» et autres «Faut bien gagner son ciel»… Je suis catholique parce qu’au 17ème siècle, c’est au nom de Dieu qu’une bande de Français un peu cinglés ont fondé la Nouvelle-France. Je suis catholique parce qu’après la saloperie de Conquête, c’est grâce à l’Église que nous avons survécu comme peuple; c’est autour de la religion que s’est consolidée notre cohésion nationale. Je suis catholique parce qu’on a beau virer ça dans tous les sens, si on parle encore français en Amérique, nous le devons à la pratique religieuse de nos aïeux. Sans le catholicisme pour nous solidariser, nous aurions été assimilés il y a belle lurette et je vous ferais aujourd’hui une jolie chronique en anglais sur le syndrome post-traumatique des jurés dans les procès de meurtre ou autre insipidité du même genre.

Cela dit, il faut quand même réaliser qu’aujourd’hui, nous sommes ailleurs. En effet, au fil des décennies, nous nous sommes dotés d’institutions qui, graduellement, sont venues remplacer l’Église. Nous avons fait subir aux écoles, aux hôpitaux et à la politique un processus de sécularisation sain et efficace. Dorénavant, c’est autrement que par la religion que nous menons nos combats. Parmi les organisations qui prennent position dans les querelles animant notre vie nationale, celles qui se réclament du catholicisme sont extrêmement rares et c’est très bien ainsi. Je le répète: nous sommes ailleurs. Pourtant, il y a encore une majorité de Québécois qui continuent à se dire catholiques. Les recensements sont là pour le prouver. Alors, qu’est-ce qu’on fait avec tout ça? Comment se dépêtrer dans cet océan de contradictions? De mon point de vue, c’est fort simple. Les symboles religieux associés au catholicisme qui se trouvent partout sur notre territoire, sous différentes formes, sont des jalons de l’épopée française de ce côté-ci de la grande mare; ils sont les témoins de notre durée. Par conséquent: pas touche! À l’opposé, il n’y aurait aucune bonne raison d’aller foutre une Sainte-Vierge dans le hall d’entrée d’un hôpital nouvellement construit, ou encore les scènes de la Passion sur les murs d’un gymnase dans une école flambant neuve! Pas plus qu’un prêtre en soutane ne serait bienvenu au conseil des ministres, d’ailleurs! Quant aux symboles des autres religions, de plus en plus présentes chez nous par suite des vagues successives d’immigration, je fais partie de ceux qui croient qu’ils n’ont pas leur place dans nos institutions, n’ayant pas de valeur historique aux yeux de la majorité. C’est comme ça. Nous avons chassé de chez nous le pouvoir religieux mais nous continuons de tenir à ses symboles. Viarge! Vous trouvez pas qu’on a déjà les bras assez pleins avec tout cet imbroglio? Pas la peine d’en rajouter une couche, me semble?

Bon. Câlice. J’ai fait exactement ce que je ne voulais pas faire. Moi qui ne souhaitais y aller que d’un petit air d’accordéon, voilà que je vous ai garroché par la tête un solo de violon tout ce qu’il y a de plus maladroit. Vous avez même pu tremper vos lèvres dans une de mes petites fioles de poison. Ça goûte mauvais? Tenez: un peu de vin de messe pour rincer le tout et hop, on retourne au confessionnal…

Il y a quelques années, j’étais chez une vieille dame qui s’apprêtait à déménager. Elle se séparait d’une bonne partie de ses possessions. Toute une vie dans des boîtes. Elle envoyait le tout à l’organisme communautaire local pour lequel je travaillais à l’époque. En voyant la tête d’un Jésus en plâtre dépasser d’un des cartons, j’ai laissé tomber un commentaire. Je ne me souviens plus de ce que j’ai bien pu lui dire mais ça a semblé la toucher. Elle a sorti la statue de la boîte et me l’a tendue. Elle m’a alors expliqué que cet objet avait appartenu à sa mère, décédée depuis un bon moment déjà. Elle avait longuement hésité avant de l’empaqueter mais comme elle allait en résidence, où l’espace serait restreint, elle s’était finalement résignée. La vieille dame n’avait pas eu d’enfants, donc personne à qui léguer la statue. Elle m’a prié de bien vouloir l’emporter avec moi, m’expliquant qu’ainsi, elle se sentirait mieux; moins coupable, en quelque sorte. Elle était soulagée de savoir où s’en allait «le p’tit Jésus d’plâtre à môman». Vous auriez pu refuser, vous? Moi, pas. Depuis ce jour, la statue trône fièrement devant chez moi, sur la pelouse au pied du lilas. Il est comme ça, mon catholicisme. Loin des sermons du dimanche et des génuflexions. Il est dans le respect de ceux qui nous ont précédés; il est dans la transmission. Dans le legs.

P.S. Vous ne me croirez probablement pas mais au moment où j’écrivais la conclusion de ce texte un peu brouillon, quelqu’un a sonné à ma porte. C’était le type qui passe à chaque année pendant le carême pour vendre des rameaux. Je lui en ai acheté.