SLAV : Cause commune ou à chacun sa cause?

Peut-on encore faire cause commune? Voilà la question qui devrait nous chicoter dans la foulée de la pièce SLAV.

La démarche de Robert Lepage et de Betty Bonifassi consistait, semble-t-il, à s’inspirer des chants d’esclaves pour chanter la liberté, autant celle des esclaves que des gens opprimés, et surtout des femmes, où qu’elles soient. Le principal reproche dirigé contre les créateurs, outre celui d’un metteur en scène blanc qui mettait en scène sa propre pièce, c’est de n’avoir que deux femmes choristes noires sur six.

C’est peut-être une erreur, mais encore là, je ne peux savoir vraiment parce que mes billets étaient pour le 13 juillet. Est-ce possible, que Robert Lepage et Betty Bonifassi souhaitaient faire ressortir la cause commune qui peut réunir esclaves et opprimés de partout, quelque soit la couleur de leur peau?

Dans la campagne contre SLAV, on réduit les 2 créateurs et 4 autres choristes à la couleur de leur peau. Or ces 6 personnes ne sont pas que blanches, elles sont aussi québécoises. Avec l’annulation de SLAV, n’est-il pas désolant de constater où nous sommes rendus 50 ans, presque jour pour jour, après que Michèle Lalonde a récité pour la première fois son poème Speak White, poème qui fait le tour de Watts County à Little Rock en passant par le Congo, qui va de Saint-Henri à Saint-Dominque, et d’Alger au Vietnam, et qui termine par le couplet plein d’espoir : « nous savons que sommes pas seuls ». Cause commune!

Se peut-il que les deux créateurs aient été inspirés par le même souffle que Michèle Lalonde et autres Pierre Vallières?

Dans cette ère de politique identitaire à mille et une déclinaisons, l’idée de cause commune ressemble peut-être à un deus ex machina. Et pourtant… Les racistes de tout acabit, allant du Ku Klux Klan et des eugénistes à Don Cherry et Don MacLean, ne se sont bâdrés des fausses barrières que nous sommes en train d’ériger entre nous.

Rappelons que le KKK et les eugénistes dans les années 1920 en Nouvelle Angleterre ont bien compris la cause commune. Eux qui voyaient le million de Canadiens français catholiques qui, en contrepartie des Afro-Américains des plantations du Sud, faisaient rouler l’industrie du textile comme une « distinct alien race » qu’il fallait extirper pour préserver la pureté de la nation américaine anglo-protestante et blanche. Comme dans le Sud, on brûlait des croix et paradaient dans les villes industrielles qui comptaient des quartiers ouvriers, souvent des taudis sans égoût et sans eau courante, où s’entassaient des milliers de travailleurs et travailleuses canadiennes française, enfants et adultes confondus. Les « little Canada », dont parlait, entre autres, Jack Kérouac.1

Quant aux duo de Dons de notre réseau de télé publique CBC, le second, Don MacLean se plaisait à raconter la « blague » suivante : Pourquoi les États-Unis ont les African Americans et le Canada, les French Canadians? Réponse : Les États-Unis ont eu le premier choix. Cause commune?

Le spectacle SLAV et son annulation nous forcent toutefois à poser des questions pointues sur le champ de ruines qu’est la politique québécoise de nos jours. Pas la politique électorale, mais notre façon de percevoir l’avenir du Québec dans le monde.

Car depuis le début des années 2000, certains ont choisi de troquer la politique d’émancipation du Québec née dans les années 1960 et inspirée par la libération des colonies d’Afrique et d’Asie, pour une politique identitaire. Non pas celle d’un peuple qui s’affranchit, mais celle d’une minorité qui se protège – et je ne parle pas ici de la promotion de la langue française comme langue nationale.

Ce faisant, au lieu d’inviter tout le monde à faire cause commune, à trouver des points de convergence et de compréhension, on invite les minorités parmi nous à faire exactement comme nous, se protéger et s’isoler les uns des autres.

Bref, on récolte aujourd’hui ce qu’on a semé hier.

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1 Voir A Distinct Alien Race, The Untold Story of Franco-Americans, Industrialization, Immigrationi, Religious Strife, David Vermette (à paraître chez Baraka Books, sept. 2018).