Rambo et le chauffeur de taxi syrien

Ainsi donc, le tribunal de la bien-pensance a condamné Rambo Gauthier. C’est sans appel. C’est drôle comment la gauche caviar et la droite jambon se rejoignent parfois. Critiqué à droite pour son syndicalisme de « gros bras » et ses histoires d’intimidations présumées et, à gauche, pour des propos misogynes et haineux. Rien que ça.

Oui, Bernard Gauthier ne maîtrise pas tous les sujets, oui, il tient parfois des propos à l’emporte-pièce, qui se transforment en piètres blagues de mononc sur un chantier de construction. Oui, il n’a pas la prétention de se réclamer intellectuel, mais il a au moins la candeur de le dire. Et je préfère cent fois cette honnêteté au politicien cravaté qui trempe dans les malversations de toutes sortes et les histoires de corruption, mais qui nous dira avec arrogance qu’il « n’a pas souvenance ». Gauthier le dit lui-même qu’il écrit avec des fautes et qu’il n’est pas « le cerveau » derrière le Parti des citoyens au pouvoir. Oui, il a dit qu’il craint peut-être ce qu’il ne connaît pas, puisqu’il a une vision extérieure à l’immigration qui se concentre majoritairement dans les centres urbains. Mais ce qu’il dit voir d’un œil extérieur, il le voit à travers quoi? À travers le prisme déformant des médias d’information qui se nourrissent de quoi principalement? Poser la question, c’est y répondre.

On n’est pas obligé d’être d’accord avec tout ce qu’il dit. Par contre, il ne mérite certainement pas le mépris qu’on a vu à son égard sur le plateau de cette émission, que dis-je, de cette lucarne de plogues de shows de TV de la maison mère et de livres d’intellectuels d’épicerie bio. Lorsqu’il parle de ce qu’il connaît bien, Gauthier n’est plus aussi vulnérable. Et ça aussi, on l’a vu. Alors qu’il parle de la misère et de la détresse qui affligent des familles de travailleurs et de chômeurs de sa région (misère qui afflige également des travailleurs et chômeurs des villes et des autres régions). Alors qu’il explique clairement et simplement le problème de la main-d’œuvre de la Côte-Nord qui voit un projet comme le Plan Nord se dérouler dans son arrière-cour et qui ne peut en profiter. Alors qu’il décrit la magouille libérale derrière la loi 33. Alors qu’il explique que les entrepreneurs, qui, pour pouvoir soumissionner plus bas, « déchirent des pages » des conventions collectives et que les ouvriers de l’extérieur acceptent ces conditions, parce qu’eux aussi, ils veulent travailler. Là, personne pour le regarder de haut. Personne pour le challenger. On a plutôt l’impression que personne sur ce plateau ne savait de quoi parlait Rambo.

Qui sur ce plateau avait déjà mis les pieds sur un chantier de construction? Qui a déjà partagé le quotidien de ces hommes et femmes qui font leur métier parfois sous une chaleur écrasante, parfois au froid, les pieds dans la boue? Qui comprenait ce qu’il voulait dire par « déchirer des pages des conventions collectives »? Cela veut dire que l’entrepreneur va couper sur des dépenses qu’il juge « superflues », pour pouvoir soumissionner plus bas. Ça veut dire qu’il coupera sur la sécurité, sur des trucs comme les bouteilles d’eau, sur les acquis que ces travailleurs ont gagnés, grâce à eux-mêmes et grâce à des délégués syndicaux comme Rambo. Et qui pour relancer Rambo, pour en savoir plus sur le sort des premières nations de la Côte-Nord? Une maigre tentative de Magalie Lépine-Blondeau. Silence radio du côté des animateurs. Sortons notre petit jeu de mot de la Romaine-coke. Un beau rire consensuel.

On dirait simplement que la clique de cette émission a décidé de lui faire « la passe » sur le plateau. Un « bouseux » de la campagne tentant sa chance parmi les gens bien? Bernard Gauthier n’est pas un politicien professionnel, ça a paru et, au bout du compte, dans l’esprit des gens, ce n’est pas plus mal. Sur ce plateau, on essaye de piéger des politiciens professionnels avec des questions « difficiles ». Cependant, ce sont des politiciens professionnels. Pour une bonne part, ils vivent du mensonge et de la manipulation, alors ces politiciens s’en tireront à bon compte. On rigole avec Trudeau, avec Couillard, avec Mulcair, avec Chrétien, alors que leurs décisions à eux influencent concrètement, et rarement pour le mieux, la vie de millions de gens, ici et à l’étranger, nous y reviendrons.

Rappelez vous du passage du ministre conservateur Chris Alexander; on a bien essayé de le piéger avec de belles questions préparées d’avance sur la politique du gouvernement à l’égard d’Israël, mais comme personne sur le plateau n’était outillé pour lui répondre hors du petit carton préparé, on l’a laissé débiter ses âneries. Il aura fallu qu’un texte coup de poing de Rachad Antonius fasse le tour du web pour que, dans les couloirs de l’émission, on se sente niais et qu’on l’invite la semaine d’après avec Yakov Rabkin pour essayer de faire contrepoids au discours d’Alexander. Pour Bernard Gauthier, un Québécois issu des premières nations, indépendantiste et défenseur des ouvriers, il faut absolument briser ça, j’imagine. De grâce, recentrons-nous pour être capables de s’émouvoir devant un comptable qui écrivait au journal Voir et qui vient essayer de nous vendre son livre.

Puis, ouf, on le coince sur le sujet tabou : l’immigration. Sujet ultimement tabou. On ne peut même pas oser penser en débattre. Ne rien remettre en question sans craindre de se faire traiter de raciste. Oui, l’immigration apporte une richesse, au niveau culturel et humain, et au niveau économique pour une élite financière. Oui, l’Amérique s’est bâtie sur l’immigration, mais il y a des côtés dont on ne parle jamais. Quand est-ce qu’on entend réellement le point de vue d’un immigrant ou d’un néo-Québécois sur ce sujet, sur son parcours, son expérience? Pas juste un « thank you Canada » d’un réfugié qu’on filmera à sa sortie de l’avion avec un chandail Roots et dont les médias ne parleront plus jamais, sans même se demander comment il s’en est tiré. Très souvent, il n’y a qu’à l’antenne de médias communautaires comme MATV ou Radio Centre-Ville qu’on peut entendre ce genre de discours. On parle souvent de manque de diversité dans les médias… Commencez-donc par là, tiens. Demandez-leur comment ils vivent le fait de se faire attirer par de fausses promesses du gouvernement canadien : « Viens au Canada, nous cherchons des médecins et des agronomes… Ah, maintenant que tu es arrivé, on va te dire la vérité. Ton diplôme de médecine de l’Université du Caïre ou ton diplôme d’ingénierie de l’Université de Buenos Aires, ben, on ne le reconnaît pas. Faque, recommence ou va porter des boîtes dans un entrepôt de Ville d’Anjou ou conduire un taxi… Ah oui, pis vote pour les libéraux… »

Prenons l’exemple des chauffeurs de taxi, un corps de métier à forte proportion de néo-Québécois. On a entendu des « spécialistes », des commentateurs patentés nous parler d’Uber comme d’un immense progrès et des chauffeurs de taxi comme des voyous qui n’acceptaient pas dignement la mort de leur métier comme les allumeurs de réverbères auraient dû le faire. Lorsqu’on t’a attiré ici sous de fausses promesses, que l’on n’a pas reconnu ton diplôme, que tu as réussi à survivre en te trouvant un taxi, et que tu te fais finalement couper l’herbe sous le pied par une multinationale qui pratique l’évasion fiscale avec la complicité des gouvernements… Sais-tu quoi, chauffeur de taxi, je te comprends d’être en tabarnak. Et là, ces néo-Québécois seront sans doute d’accord avec le discours de Rambo sur la misère et la détresse des familles de son coin. Voilà pourquoi Dany Turcotte devrait peut-être écouter les Bernard Gauthier et chauffeurs de taxi de ce monde, et essayer de comprendre leur point de vue et reconsidérer son choix d’utiliser Uber, au lieu de ses farces plates condescendantes.

Ajoutons à cela la question des réfugiés syriens et leur utilisation politique. Moi-même, j’ai les larmes aux yeux quand je regarde les reportages de Radio-Canada, sur telle ou telle famille syrienne qui a fui les horreurs de la guerre, et qui nous remercie de les avoir accueillis ici. Moi aussi, quand je vois ça, j’en accueillerais 200 000 demain matin. Mais est-ce réaliste? Ce que je trouve atrocement vulgaire et triste là-dedans, c’est de voir ces pauvres réfugiés syriens instrumentalisés par le pouvoir politique. Un beau reportage touchant, une belle photo avec le premier ministre qui verse une larme de crocodile, pis un unifolié. Thank you Canada. Instagram, twitter, facebook, merci, bonsoir. Trudeau a une image humaniste et le Canada en conserve une belle à l’étranger. Et hop, fini les Syriens. Un an plus tard, ils sont laissés à eux-mêmes, arrangez-vous. Ah oui, pis votez libéral au fédéral aussi.

Sauf que laissés à eux-mêmes, qu’est-ce qui va se passer avec eux exactement? Oui, certains vont s’en sortir très bien, d’autres du mieux qu’ils pourront. Oui, ils auront la chance de ne pas mourir sous les bombes (ça aussi, nous y reviendrons). Mais certains se ramasseront aussi avec les maganés de notre société, avec les laissés-pour-compte, « de souche ou non », qui sont laissés encore plus pour compte avec les politiques de « rigueur budgétaire » de notre ami le médecin de Jersey Shore et ses sbires. Ceux-là même qui coupent dans les programmes sociaux, dans les programmes d’aide aux plus démunis, aux toxicomanes, aux femmes victimes de violence conjugale, aux écoles publiques, tout ça pour engraisser les tinamis du parti qui ont contribué à la caisse électorale et à « créer de la richesse », les Bombardiers et autres BS corpos.

Et regardez ce que le Canada fait comme sale job dans les pays des gens qui viennent immigrer ici, comme réfugiés ou non. En Haïti, au Honduras ou en Afghanistan, par exemple. Hein, les Afghans sont tellement contents de la démocratie que vous leur avez apportée qu’ils tentent même de se réfugier au Canada ou en Europe. Que dire du silence complice des médias et des gouvernements sur les crimes toujours plus nombreux des entreprises minières canadiennes à l’étranger. Si le sort des réfugiés et des miséreux de ce monde préoccupait vraiment le gouvernement canadien, il arrêterait de vendre des armes aux régimes qui les oppriment. Juste rappeler que le Canada est maintenant le 2e exportateur d’armes au Moyen-Orient et que, dans le cas de l’Arabie Saoudite, le Canada viole même sa propre loi sur le commerce des armes… Thank you Canada.

Sans compter la sale job qui est faite dans ces pays, sous l’oeil approbateur des pays du G8, dont le Canada, et de leurs organisations vampires comme le FMI, la Banque mondiale et l’OMC. Les pays du tiers-monde sont déjà endettés et tout le monde sait très bien qu’avec les foutus programmes d’ajustement structurel du FMI, jamais ils n’auront la chance de rembourser leurs dettes. Au contraire, ils s’enfonceront encore plus dans la dépendance et la misère. Le message de ces organisations criminelles au col blanc : « Laissez nos compagnies opérer et piller vos ressources et privatisez-donc vos services publics … Et après vous avoir détroussés de vos ressources, on va piller vos cerveaux. On va prendre les gens les plus diplômés, les attirer sous de fausses promesses d’une vie meilleure, ne pas reconnaître leurs diplômes et leur faire porter des boîtes dans Ville d’Anjou. Et bonne chance pour la suite ». Quand ces pays pauvres se votent un gouvernement qui essaie de faire les choses autrement, les grandes puissances interviennent, bafouent la démocratie, pratiquent l’ingérence, financièrement ou militairement s’il le faut. Parlez-en aux Chiliens ou aux Congolais. Parlez-en aux Libyens. Parlez-en aux Vietnamiens ou aux Afghans, ou aux Haïtiens.

Et le Québec là-dedans? Il subit les contre-coups de la politique intérieure et extérieure du gouvernement canadien, il n’a pas un mot à dire. Quant aux « compétences » des provinces, elles sont administrées sans partage depuis 2003 par les plus grands laquais du pouvoir politique et financier d’Ottawa, les libéraux provinciaux. Cela, l’immigrant, le néo-Québécois aussi doit le comprendre. Il doit comprendre que les Québécois, ceux d’origine française et ceux issus des premières nations, se sont fait fourrer en tabarnak, et ce depuis un sacré bout de temps. Qu’ils résistent comme ils peuvent, ne serait-ce que pour avoir le droit de se faire fourrer dans leur langue. Qu’ils ont été discriminés, ostracisés, méprisés, volés. Qu’on leur a menti plus qu’à leur tour. Et oui, les Canadiens français ont aussi une élite, qui s’est souvent rendu coupable de complicité. Mais il doit comprendre que les communautés culturelles aussi ont des élites qui les trahissent et les vendent en échange de quelques privilèges, ils doivent comprendre leur instrumentalisation s’ils se rangent du côté de l’oppresseur.

Honnêtement, je crois que si les Bernard Gauthier et les Québécois de toutes origines arrivaient à se parler sans intermédiaire, ils se comprendraient en estie. Et c’est de ça qu’a peur le pouvoir en place. Alors, on diabolise Rambo, on diabolise les chauffeurs de taxi, on les monte les uns contre les autres avec nos valets serviles des mass médias et du néo-libéralisme et on est tranquille pour un moment. On peut opérer en paix.

Le même jour où des gens déchirent leur chemise sur les propos de Rambo, Oxfam publie un rapport qui dit que les huit milliardaires les plus riches du monde possèdent autant que les 50% les plus pauvres. Au Canada, les deux personnes les plus riches ont autant que les 30% des plus pauvres. Un rapport qui n’a pas déchaîné autant de passion dans les médias. Cherchez l’erreur.

Ce sera tout pour aujourd’hui.

Ah, et puis une dernière chose. La palme de l’abruti congénital revient à un certain Stéphane Morneau, critique télé, qui écrit au journal Métro, abject torche-cul de Power Corp. Il signe un article d’une malhonnêteté et d’une condescendance incroyables. Avec sa petite mentalité de censeur de curé de l’époque Duplessis, il vient nous mettre en garde; ne donnons pas le privilège de la parole à Rambo. Son article est un ramassis d’insignifiances, lisez par vous-mêmes si vous voulez vous faire une idée. Mais cette phrase mérite l’attention : « ”C’est à cause du vote ethnique” n’a pas été prononcé par Rambo Gauthier dimanche soir, mais il était fortement sous-entendu quand il se disait souverainiste jusqu’à la moelle et encore amer de s’être fait voler le référendum de 95 ». Wow, maintenant, il interprète ce qui n’a pas été dit et prête des intentions à Bernard Gauthier, parce que lorsqu’on regarde cet extrait, Rambo répondait à la question si la fin justifiait les moyens et citait Jean Chrétien.

Si au lieu de regarder « Les recettes pompettes », Monsieur le critique de TV avait lu le livre « Le référendum volé », livre très sérieux et documenté, de Robin Philpot, un intellectuel québécois anglophone, il saurait qu’on peut très bien parler du vol du référendum sans faire référence au « vote ethnique ». Les malversations sont multiples; du vote des étudiants de l’extérieur du Québec, du mal nommé « Love in », des budgets secrets du camp du Non, d’Option Canada, du haut taux de bulletins rejetés, des appels à voter Non de la part du PDG de Bombardier, etc. Monsieur Morneau devrait plutôt se concentrer à fouiller dans les ordures des vedettes à la recherche de potins croustillants et rester aux « Recettes pompettes », c’est son gros maximum.

Jules Falardeau



Jules Falardeau
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