Prendre le Nord aux dents

L’année 2014 s’est terminée, du moins en Montérégie, sous une douce chute de neige nocturne et par une baisse marquée de la température. Alors que, dans les maisons, tout le monde se souhaitait la bonne année et se transmettait le virus de la grippe à grands coups de becs et de poignées de main, le ciel s’emplissait de légers flocons qui tombaient lentement et allaient recouvrir nos rues, nos arbres et nos terrains pour le plus grand bonheur d’une partie d’entre nous.

Le premier janvier au matin, en regardant par la fenêtre, les skieurs tapaient dans leurs mains d’enthousiasme, les patineurs retrouvaient cette lueur au fond de leurs yeux, les raquetteurs se remémoraient l’odeur des conifères en forêt et l’âme de la traîne-sauvage s’ébrouait dans le cabanon.

Parallèlement à toute cette joie, des millions de Québécois renouaient avec leur vieille habitude, celle de vilipender l’hiver et de traiter la neige comme une calamité. Ce sont les mêmes qui, en novembre, vont s’acheter une pelle en pestant. Les mêmes qui se mettent à blasphémer dès que les toits se drapent de givre au réveil. Les mêmes encore qui, au bord de la crise de nerfs, vont sortir les bottes, les foulards et les parkas du garde-robe en cèdre et vont rechigner à les porter, frappés par la négation saisonnière.

Tout cela peut vous paraître anodin mais, bien au contraire, c’est un sujet qui me semble fondamental. Principalement pour nous, indépendantistes. Fondamental parce que relevant de l’amour du pays, du territoire. Nous traversons l’histoire au rythme des quatre saisons, bien distinctes les unes des autres. Ce cycle fait partie de nous, il balise notre mode de vie, il façonne les paysages ainsi que les individus. Notre hiver québécois est le point fort de ce cycle. Si âpre, si violent, mais à la fois si pur, si flamboyant. Source de tourments et de tracas, de cafard et d’ennui, mais aussi source de plaisirs et de réjouissances, de félicité et de ravissement. Je ne sais pas pour vous, mais moi, une épinette bleue dont les branches ploient sous le poids d’une bonne bordée de neige, ça m’émeut. Le pont de glace de Saint-Denis-sur-Richelieu éveille en moi de profonds sentiments de fierté atavique. Les mésanges, les geais bleus, les lièvres et les écureuils qui peuplent périodiquement ma cour arrière m’impressionnent par leur acharnement à dénicher de la nourriture dans ces conditions hostiles. Pour moi, l’amour du pays se rend jusque dans le banal. J’aime sortir de chez moi dans le petit matin, déneiger ma voiture pour aller travailler et en profiter pour saluer ma voisine d’en-face et échanger quelques mots tandis qu’elle exécute les mêmes gestes que moi. J’aime ce vent glacial qui me fouette les joues et j’aime aussi cet air sec qui colle ensemble mes deux narines. J’aime les termes que mon peuple a inventés pour décrire sa réalité: poudrerie, frette, souffleuse, banc de neige, nordicité, brimbale, tuque, mitaine, frasil etc… c’est pas de la poésie ça?

Mais bon, je ne voulais pas vous faire subir une envolée plus ou moins lyrique remplie de clichés et de lieux communs sur la beauté féerique de l’hiver. On dirait bien que je suis mal parti, n’est-ce-pas? Ce que je souhaitais vraiment vous faire comprendre, l’idée de départ de ce texte, c’est que l’affection que nous portons à notre territoire ne peut pas être complète si nous refusons d’embrasser passionnément la période hivernale, malgré toutes les complications qu’elle entraîne. Et c’est d’autant plus vrai pour nous, qui voulons faire de ce territoire un État indépendant. Pour moi, un indépendantiste qui crache sur notre bel hiver, c’est antinomique. C’est une contradiction irréconciliable avec notre lutte de libération nationale. Vous voulez quoi? Vous libérer au printemps et en été seulement puis pleurer la Conquête quand vient l’automne et redonner les rênes de la nation aux pourris d’Ottawa à la première neige? Soyons sérieux! On reprend notre pays et on l’occupe partout, tout le temps, malgré les blizzards et les bourrasques, ou bien on le cède à l’ennemi une fois pour toutes et on se contente de regarder la tempête en suçant un glaçon.

Pour ma part, j’aime mieux avoir des engelures aux mains à force de pelleter mon entrée de cour qu’attraper un rhume de cerveau en regardant le voisin pelleter la sienne. Sur ce, je vous laisse, j’ai une soupe aux pois sur le feu. Allez, bon hiver…

Posted in chroniques arts et culture, Journal Le Québécois and tagged , , , , .