L’indolence entre guillemets

Il est fréquent, dans les mouvements politiques porteurs d’une idée-phare, que certaines phrases jugées efficaces par les militants pour résumer simplement des positions complexes deviennent graduellement, au fil des ans, des slogans clichés que nous brandissons pour tenter maladroitement d’estourbir l’opposition, ou encore que nous nous répétons à satiété, entre nous, à la manière d’un mantra, comme si nous cherchions à nous convaincre nous-mêmes. Ces phrases finissent plus souvent qu’autrement par être utilisées un peu comme des clés que l’on croirait passe-partout mais qui, dans les faits, n’arrivent à se glisser que dans des serrures qui ne sont pas verrouillées.

Le mouvement indépendantiste québécois, bien évidemment, ne fait pas exception et participe lui aussi de cette façon de faire, un peu bêtement parfois, en gravant dans le marbre de ses idéaux quelques citations glanées ici et là, laissées sur les champs de bataille de ses luttes passées par certains de ses plus valeureux combattants. C’est ainsi que le célèbre aphorisme: «L’indépendance n’est ni à gauche, ni à droite, mais devant» de Bernard Landry est passé à l’histoire. Le fameux coup de gueule de Pierre Falardeau: «Le bateau coule et des passagers veulent discuter de l’aménagement intérieur de la chaloupe; ramons câlice!» est lui aussi devenu un de ces traits d’esprit utilisés à tort et à travers. Une discussion entre indépendantistes qui s’étire le moindrement est à peu près certaine de voir une de ces maximes se pointer le bout du nez, faisant opiner du bonnet les uns et provoquant chez les autres un haussement d’épaules exaspéré. C’est que certains militants aiment puiser dans le répertoire du prêt-à-penser les phrases-clés leur permettant d’exprimer avec concision leurs idées (mais sont-ce réellement les leurs?) tandis que d’autres préfèrent y aller de leurs propres réflexions et fournir au débat les fruits de leurs analyses personnelles plutôt que les légumes un peu blets qui ont été manipulés par trop de gens depuis trop longtemps.

Comprenez-moi bien: je ne m’oppose pas à l’utilisation de ces «morceaux choisis», loin de là! Se nourrir à même la sagesse de nos intellectuels est tout à fait normal. Ils sont là pour ça. Leur travail consiste justement à fournir en protéines nos questionnements. Autant les disparus que ceux qui oeuvrent à l’heure actuelle doivent servir à enrichir nos réflexions sur l’époque que nous traversons et ses défis spécifiques. Intégrer leurs hypothèses, leurs solutions et leurs conclusions à nos discours est dans l’ordre naturel des choses. Quand nous dénichons des perles dans leurs essais, leurs articles ou leurs interventions publiques, il est sain de les noter afin de les employer à notre tour pour en faire profiter le plus grand nombre. Sortir d’un ouvrage une phrase particulièrement bien construite, qui touche sa cible en peu de mots et qui pourra aisément être comprise, dans le but de la propager vers les masses peut à mon sens être qualifié d’oeuvre utile. Ce qui m’irrite, c’est quand ladite phrase devient tellement familière qu’elle en est usée; si répandue et semée à tout vent par des gens qui, visiblement, n’ont pas pris le temps de la méditer, qu’elle en perd pratiquement son sens. Disqualifiée par une surutilisation irréfléchie. Invalidée d’abondance.

J’ai choisi ci-haut les citations de Landry et de Falardeau mais j’aurais tout aussi bien pu opter pour l’éminente: «Ça ne pourra pas toujours ne pas arriver» de Gaston Miron, la mémorable: «L’indépendance, ce n’est pas une récompense, c’est une responsabilité» de Pierre Bourgault, ou encore le légendaire mot de Lionel Groulx: «Qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, notre État français, nous l’aurons»! Les exemples pullulent. Les militants se sont appropriés ces pensées et les répandent à qui mieux mieux sur les réseaux sociaux (en les salissant presque invariablement de fautes d’orthographe), tâchant ainsi malhabilement de clouer le bec de leurs adversaires. Parfois, c’est justifié. D’autres fois, c’est garroché n’importe comment sans le moindre souci de pertinence. Je le répète: garder vivante la mémoire de nos géants en citant leurs plus illustres paroles est un acte bienvenu de patriotisme, mais jacasser comme des pies pour transmuer ces mêmes paroles en formules magiques qu’on récite sans en concevoir clairement la pleine portée, c’est de la lâcheté vaine; une faiblesse creuse.

Le projet indépendantiste n’est pas une campagne publicitaire de bas-étage pour adolescents apathiques, pas plus qu’il n’est un autocollant de mauvaise qualité à appliquer sur le pare-chocs de sa voiture. De grâce, ne transformez pas nos héros en vendeurs de chars usagés! Sortez de cette zone dans laquelle vous pataugez dans une confortable indolence entre guillemets et chantez vous aussi! Après tout, ce n’est que lorsqu’on a trouvé sa propre voix que l’on peut se joindre à la chorale…