L’heure du bilan?

Même si l’unité n’a jamais été la spécialité du mouvement souverainiste, celle-ci s’est tout de même maintenue au travers des décennies par l’ardeur de ses militants ainsi que par l’espoir de changement que ce projet pouvait susciter. Le Parti québécois (PQ) en adoptant la forme d’une coalition politique a réussi, dans ses débuts, à agglomérer plusieurs pans de l’électorat en misant sur un projet aussi emballant de nouveautés que réalisable concrètement. Et ceci en ne manquant pas de participer à la modernisation du Québec au passage. Le sabordage d’un mouvement bien implanté à gauche comme le RIN (Rassemblement pour l’indépendance) fut tout à fait symbolique de cette réussite. Le Parti québécois s’est d’ailleurs formé dans une période de changements profonds du monde. Changements qui affectèrent même les esprits les plus cyniques de l’époque, car tout semblait possible en cette période mondiale de bouleversement sociopolitique.

Comme vous le savez, les défaites référendaires de 80 et 95, qui eurent lieu en parallèle de cette morne période néolibérale, ont changé les perspectives et ont durement affecté le moral des militants. Les conditions historiques du moment ajoutées à la stagnation stratégique du parti ont donc sérieusement désengagé la population de cette question politique, pourtant de premier ordre. Nous pourrions même affirmer que le mouvement souverainiste a dès lors débuté son effritement, ce qui devait le condamner à une certaine infertilité sur le long terme. Le résultat concret de cette division (et de loin le plus visible) est cette nouvelle concurrence électorale, maintenant de plus en plus rude, que mène Québec solidaire (QS) sur les terres les plus progressistes du Parti québécois.

À vrai dire, la concurrence de QS n’est qu’une simple conséquence d’un problème bien plus profond. La scission de 2011 (celle qui créa Option nationale (ON)) et les divergences idéologiques au sein du PQ démontrent clairement que le problème est d’abord et avant tout lié à son incapacité à maintenir le cap. Et plus l’indépendance s’éloigne, plus l’attraction du PQ baisse, ce qui tend à diviser le mouvement sur une base idéologique.

Tout ceci sape du coup le besoin de rassemblement qu’un mouvement comme celui de l’indépendance se doit d’obtenir. À l’heure où une potentielle fusion entre ON et QS promet de former une concurrence politique encore plus assumée à la gauche du mouvement indépendantiste, le Parti québécois, quant à lui, continue tranquillement son déclin depuis presqu’une génération entière. Mais au lieu de se laisser aller, celui-ci pourrait aussi trouver matière à réfléchir sur les raisons de ses échecs au lieu de toujours revenir avec son sempiternel argument de la « division du vote ». Argument qui se drape évidemment de l’étendard d’une grande cause, mais qui sert, à bien des égards, surtout les intérêts partisans du parti… et accessoirement la carrière de ses élus!

Le problème récurrent que comporte la refondation du mouvement est que personne au PQ ne semble vouloir changer une recette qui visiblement ne fonctionne plus. Néanmoins, l’indépendance reste à réaliser et une stratégie nouvelle de convergence se doit d’être construite, car absolument indispensable à la réussite du projet. Mais si le PQ s’obstine à faire du surplace et à considérer le projet d’indépendance comme sa propriété privée, d’autres devront nécessairement la faire. Et cela malgré l’opposition farouche de tous les bénéficiaires du statu quo. Bénéficiaires privilégiés du système, qui (soyons-en sûrs) ne manqueront pas de se mettre sur la route de ce mouvement, qui cherche désespérément à renaître. Mais pour construire du solide, il faut comprendre ce qui ne fonctionne pas. Et du coup, les raisons profondes du déclin du Parti québécois.

D’abord, il faut se rappeler que si le parti cesse (peu importe la raison) d’être un vecteur clair de l’idée qui l’a fait naître, il est fort probable que ses électeurs soient moins tentés de le soutenir. Et comme plusieurs bases de l’électorat souverainiste ont été plutôt malmenées par l’électoralisme de la direction péquiste, il n’est pas étonnant que les indépendantistes les plus convaincus soient susceptibles de ne plus se contenter des professions de foi effectuées en période électorale. Souvenons-nous que la raison d’être du PQ est normalement de faire l’indépendance du Québec (point no 1 de son programme) sur la base d’une coalition de plusieurs tendances politiques qui la soutiennent.

Un trait constitutif d’un parti-mouvement comme l’est le PQ est d’être trans-courant sur plusieurs autres questions jugées «secondaires». C’est notamment le cas pour plusieurs questions de l’axe droite/gauche. Il est donc bien naturel que cette coalition ne puisse que s’effriter lorsque l’objectif est mis de côté sur une échéance plus ou moins longue. Ce qui est globalement ce que le PQ fait depuis l’échec de 1995[2]. C’est donc dans ce contexte que la dissidence et la perte de popularité de ce parti doivent d’abord s’interpréter.

Une autre raison du déclin du PQ est le trop visible opportunisme de sa direction et sa trop grande emprise sur le parti, en grande partie dû à l’embourgeoisement de ses propres cadres et par le fonctionnement «normal» d’un parti de l’établissement. Les cadres péquistes ont malheureusement pris la mauvaise habitude d’apprécier les avantages des institutions qu’ils ont comme devoir de renverser. À ce titre, les années Bouchard ont été symptomatiques de l’échec des politiques motivées par la tentation du «bon gouvernement». Car cette gouvernance dite «responsable» (c’est-à-dire une gouvernance de centre droit) n’a en rien redoré le blason de respectabilité du parti envers l’establishment canadien, mais lui a, à coup sûr, fait perdre son aile gauche! L’émergence du Rassemblement pour l’alternative progressiste (RAP) et puis de l’Union des forces progressistes (UFP) en fut la conséquence directe. Comme le PQ n’a jamais vraiment rompu avec cette tendance, rien n’est moins naturel que son successeur, c’est-à-dire Québec solidaire, ait fini par s’enraciner durablement sur les terres les plus favorables à l’aile gauche de son électorat. Cela pourrait bien expliquer la colère un peu irrationnelle des militants péquistes envers QS, mais ne change rien au fait que c’est d’abord le PQ lui-même qui est la cause de cette hémorragie. On ne peut demander à un électorat de gauche de soutenir une politique provincialiste de droite pour la seule cause d’un hasardeux projet d’indépendance relégué aux calandres grecques. L’électorat est libre et ne saurait être maintenu en laisse par cette seule promesse.

Il en va de même avec la droite identitaire, qui, malgré l’épisode de la Charte des valeurs et autres balbutiements culturels, a conservé une image très «sociale-démocrate» du Parti québécois. Cet électorat, déjà peu enclin à soutenir l’indépendance[3] et encore moins la social-démocratie, n’a jamais vraiment été acquis au PQ. Alors, loin de l’aider électoralement, la tentation nationaliste à la sauce «Canadienne-française» portée par une tendance grandissante de ses militants[4] ne peut que favoriser son concurrent de droite, c’est-à-dire la Coalition avenir Québec (CAQ).

À cet abandon plus ou moins assumé de son cœur doctrinal, vient également la décrédibilisation des stratégies dites «étapistes» et de celles des «conditions gagnantes». À l’heure où l’on observe les événements de Catalogne en temps réel, le caractère utopique et naïf de cette stratégie, ne fait que conforter ceux qui ne croient plus en la détermination du parti de réellement vouloir engager le combat indépendantiste. La voie vers l’indépendance étant immanquablement révolutionnaire (le Canada actuel n’y survivrait pas, fait-il le rappeler!), la planification des rapports de force (soutient international et des corps intermédiaires) et des politiques qui lui sont liés (appropriation du maximum de leviers de pouvoir politiques et économiques) devrait être beaucoup plus importante que de surfer sur la vague anti-islam et identitaire, qui n’a pour finalité que de diviser son propre électorat!

Comme il est devenu évident que la direction du PQ ne voit plus l’indépendance du Québec autrement que comme une niche électorale, il en est de la survie de l’idée d’indépendance que de défier ce parti quand celui-ci nuit objectivement à l’avancement de la cause…. Mais alors que faire?

L’actualité récente nous a justement donnée quelques nouveautés à ce sujet, en la fusion d’Option nationale et de Québec solidaire. Le communiqué de presse qui eut lieu au début d’octobre pourrait être une première réponse à ce besoin de renouveau, car si QS se définit comme souverainiste depuis le congrès de 2009, cette revendication a toujours souffert de son engagement à gauche.

Rappelons que QS est aussi un parti de convergence, mais la base de l’union des gauches. Ce qui implique, au moins implicitement, qu’il devrait normalement cherche à rassembler aussi chez les fédéralistes. Et c’est sur ce point que ses détracteurs souverainistes baseront leurs attaques. Cependant, avec l’apparition du NPD Québec et l’intégration d’ON, l’orientation d’un parti qui se disait d’abord de gauche pourrait fort bien changer. Non parce que moins à gauche, mais plus cohérent sur ses engagements directement politiques. Comme mentionné ci-dessus, l’idée d’indépendance, et du processus constitutionnel qui le sous-entend, est tout à fait compatible avec le corpus social-démocrate de QS. Ceci, bien évidemment, à condition de simplifier le programme de QS et ainsi limiter les éléments inutilement polémiques qu’il contient.

Avec cette orientation indépendantiste pleinement assumée, le principal défaut de QS, qui est d’accumuler tous les combats de toutes les tendances de la gauche québécoise, pourrait bien se régler de lui-même. Comme un parti politique doit chercher à convaincre un maximum de gens du bien fondé de son projet politique, le programme doit d’abord être simple, concret et surtout «politique». De ce point de vue, un programme centré sur un renouveau démocratique (constituante indépendantiste) et sur une orientation économique progressiste plus ou moins réformiste (relance de type keynésienne sur la base des technologies vertes) font un excellant ménage et pourraient aller chercher des consensus bien au-delà de l’île de Montréal.

Évidemment, rien n’est encore fait et QS aura au moins autant de difficulté à convaincre ses militants les plus radicaux que de se réconcilier avec l’électorat ouvrier des régions. Pour autant, la voie est peut-être moins obstruée du côté de QS que du côté péquiste, car ayant au moins une direction et une organisation plus ouverte et moins encroutée dans l’électoralisme.

Malgré tout, un potentiel parti solidaire indépendantiste ne sera pas suffisant, car il y a un autre obstacle sur la route du pays. Le mode de scrutin! Cela fait des lustres que l’on pense à changer sa forme afin de l’adapter aux mœurs électorales. Même le gouvernement Trudeau l’avait mis dans son programme … avant de l’abandonner, comme tous les autres. Il est effectivement toujours plus tentant de modifier un mode scrutin quand il ne nous favorise pas! Néanmoins, ce mode de scrutin, taillé sur mesure pour le bipartisme britannique, est tout à fait nuisible à la mise en place de coalitions passagères. Et c’est ce genre de coalitions qui doivent avoir lieu avant tous processus vers l’indépendance.

Comme nous l’avons vu, l’électorat est multiple et il est sain que ce dernier soit en mesure de voter selon ses convictions. N’importe quel parti de coalition finira toujours par se diviser quand l’objectif tarde ou tergiverse. Alors, s’il y avait un premier combat à mener c’est bien celui de la réforme du mode de scrutin. Dans ce contexte, il sera beaucoup plus aisé de mettre en place des coalitions électorales sans pour autant voter pour un parti qui ne nous plait pas. Rappelons-nous que si une telle coalition avait eu lieu à l’élection de 2012, le Québec serait peut-être encore dirigé par des souverainistes aujourd’hui, et ceci dans des conditions beaucoup plus constructives qu’elles ne le sont présentement. Les libéraux ayant le pouvoir par défaut depuis bien longtemps, on rêverait de voir survenir un tel changement de perspective, même s’il s’agit en réalité que d’un tout petit pas en avant.

Mais l’heure n’est pas aux rêveries, mais au travail concret afin de mettre en place les bases d’une nouvelle coalition. Demain pour le mode de scrutin, après demain pour récupérer le maximum de leviers économiques de l’indépendance et enfin en finir avec cette satanée question nationale! Car les menaces écologiques et économiques de notre temps ne sauraient attendre très longtemps avant de détruire le monde… Et le Québec avec lui.

La fin de PQ n’est surement pas pour demain et je souhaite sincèrement qu’il trouve sa place sur l’échiquier politique en devenir, mais l’époque où il pouvait se servir de l’indépendance pour ses intérêts partisans est définitivement révolue. Il lui faudra donc faire le deuil de cette mainmise, mais comme je suis de nature positive je rappellerais qu’«à toute chose malheur est bon» !


[1] Voir la fiche Wikipédia du Parti indépendantiste (1985).

[2] La stratégie de mise de côté officielle de son présent chef (Jean-François Lisée) ne fait que confirmer une tendance maintenant devenue historique au PQ.

[3] Le conservatisme étant structurellement indisposé au changement, il est bien difficile de convaincre un conservateur des bienfaits de la destruction d’un pays et de ses institutions afin de bâtir un nouvel État.

[4] Ceux qui ont visiblement été utilisés par J.F. Lisée lors de la dernière course à la chefferie, mais sans réel retour d’ascenseur…

[5] Certaines ententes auraient pu être élargies avec la CAQ sur plusieurs questions économiques concernant les régions, c’est pourquoi je n’additionne pas nécessairement le nombre de voix de la CAQ à celles des libéraux.



Benoit Arcand
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