L’heure des brasiers – 2ème partie : J’emmerde Uber

Uber, Uber, Uber.

Bon, en commençant, j’avoue ne pas trop comprendre tout le mépris que je vois et que j’entends à l’égard des chauffeurs de taxi. C’est du mépris. Je trouve. Ce qu’on leur reproche? Que leurs taxis soient sales, que les chauffeurs soient bêtes, qu’ils ne soient pas serviables, qu’ils soient crosseurs, qu’ils ne prennent pas Interac. Honnêtement, oui ça arrive. Je prends des taxis à l’occasion et, oui, c’est déjà arrivé. Souvent? Non. Mais de toute façon, ce n’est pas avec mon expérience personnelle que je viens vous emmerder. Il me semble que la proportion de « mauvais chauffeurs » de taxi est sans doute la même que de « mauvais » restaurateurs, mauvais cols bleus, mauvaises infirmières, mauvais médecins, mauvaises avocates, etc. En fait, ce pourcentage est sans doute représentatif de la population. Des airs bêtes, des crosseurs, il y en a pas mal partout. Où est-ce que la proportion de « mauvais » est la plus élevée? Je vous le demande. Chez les politiciens? Sans doute. Chez les journalistes et donneurs d’opinions professionnels? Sans doute aussi.

Là, il y a une nouvelle affaire. Oh mon dieu, on a vu des chauffeurs de taxis lancer des œufs sur une voiture conduite par un chauffeur d’Uber. Des œufs. Ça n’a pas de maudit bon sens. Voyons donc, la peine de mort par lapidation ciboire. Non mais sérieusement, est-ce qu’on est rendu moumoune à ce point ici? Des œufs sur un char. « Mais c’est de la violence ça ». Eh boy, méchante violence. De futurs policiers de l’anti-émeute n’auraient pas fait pire.

Uber ne joue pas selon les règles. Il y a des règles pour tous, sauf pour eux. Et ce sont les œufs qui vous choquent? Les chauffeurs de taxis ont vu descendre leur chiffre d’affaires d’environ 30% depuis l’arrivée d’Uber. 30%. Oui, presque un tiers, bravo. Et chiffre d’affaires n’est peut-être pas le bon mot. On parle ici de chauffeurs qui ont dû payer leur permis autour de 200 000$ et qui doivent respecter certaines règles notamment sur l’âge du véhicule et les inspections. Sans oublier que chez ces chauffeurs de taxi, ils ne font pas tous ça de gaieté de cœur, mais pour gagner leur vie, nourrir leur famille. Puis certains ont même des diplômes divers : ingénieur, médecin, etc,  mais  le pouvoir en place ne reconnaît pas leurs diplômes. Vous pensez qu’ils font ça pour le fun lancer des œufs? Ou pour gagner l’opinion publique? On dirait plutôt un ras-le-bol. Et ça se comprend. Qui accepterait une baisse de salaire de 30% demain matin, sans broncher? Cette mollesse serait pas mal plus triste à mon avis.

On avait assisté aux mêmes genres de réactions méprisantes à propos des chômeurs qui bloquaient le chantier de la Romaine. Onhhh, ils étaient pas fins. Ciboire, ils crevaient de faim; les projets fleurissent dans leur cour arrière et on ne les considère pas. Avouez que c’est ordinaire. Moi, je trouve cela normal et légitime lorsque les gens sont acculés au pied du mur, qu’on les empêche de nourrir leur famille, de gagner leur vie, qu’ils réagissent de manière pas toujours « gentille ».

Il faudrait se laisser tondre en disant merci grand Uber, bienfaiteur de l’humanité et brave multinationale d’une valeur de 50 milliards de dollars (revenus nets : 2 milliards) qui ne paye pas d’impôt et qui œuvre au service du bien-être des gens, via le covoiturage. Regardez comment réagissent les agriculteurs français et belges auxquels on empêche de gagner dignement leur vie, à cause que le marché est inondé d’aliments produits à un moindre coût. Sacrament, je comprends que le lait polonais coûte moins cher, regardez combien l’agriculteur polonais gagne. Le but c’est d’élever le niveau vie de cet agriculteur polonais, pas de baisser celui du Français ou du Belge. Mais, ça, c’est l’une des conséquences directes du  « libre marché » de l’Union Européenne, que les gens se sont fait rentrer dans la gorge par les « marchands de faux rêves » et les banquiers. Et regardez les conséquences qu’aura l’accord Transpacifique au Québec. Nous en verrons de plus en plus de gestes de gens acculés au pied du mur.

Dans ces contextes, il faut comprendre la révolte. Cette révolte est saine. C’est le signe qu’il te reste encore un peu d’humanité à travers ton mode de vie de « travaille, consomme, chie ». Et puis oui, peut-être que de s’attaquer à cet automobiliste, ou plutôt à sa voiture, c’est moins pertinent que de s’attaquer aux boss d’Uber, mais il reste quand même que, dans le contexte, c’était un « scab ». On ne me fera pas pleurer pour quelques œufs salissants une voiture, comme on ne me faisait pas pleurer avec une vitrine brisée lors de la grève étudiante, et on ne me fera certainement pas cracher sur les chauffeurs de taxis qui défendent leur gagne-pain.

Permettez-moi de citer un éminent chroniqueur :

« C’est quoi, la suite?

Les allumeurs de réverbères vont demander la destruction immédiate des lampadaires?

Les typographes vont militer pour l’interdiction des ordis dans les salles de rédaction?

Les palefreniers, les maréchaux-ferrants et les conducteurs de calèches vont demander au gouvernement d’interdire les automobiles sur le territoire québécois?

On va stopper la numérisation des salles de cinéma pour sauver les projectionnistes? ».

Eh oui, c’est Richard Martineau dans sa très bonne chronique « Faut-il arrêter le progrès? »

Bonne réflexion Doctor ès Martineau. Ok. Ça se défend. Mais après les chauffeurs de taxi, ce sera les camionneurs. Puis, ensuite, quoi? Les aide-soignants, les infirmières, les policiers? Quand les robots auront détrôné des millions de travailleurs, on sera plus avancé? Qui est-ce qui aura de l’argent pour acheter vos mardes annoncées dans les journaux, à la TV, à la radio? Et sans ces revenus publicitaires, comment vont survivre vos emplois surpayés de commentateurs à la petite semaine?

Allons plus loin. En France, on a même assisté à une première, un journaliste-robot a écrit 36 000 articles sur les élections départementales. À ce rythme là, dans pas long, on n’aura plus besoin de journalistes. Et pour les commentateurs ou chroniqueurs, on aura juste à programmer un genre d’algorithme d’attardé mental, le robot saura toujours comment réagir comme un taré sur chaque sujet donné. J’espère que ce jour-là, les commentateurs qui nous exhortaient à ne pas arrêter le progrès resteront cohérents.

Voilà, et juste en passant, au niveau des robots, je ne sais pas si vous avez vu à quel niveau est rendu la robotique dans le domaine militaire… Ça fait peur. Et ça, c’est ce que le public sait. La journée où les décisions humaines seront rayées de l’équation… ben c’est ça.

Bref, solidarité avec les chauffeurs de taxi.

Et par ailleurs, je n’ai absolument rien contre le covoiturage, bien au contraire, et ce serait même une très bonne façon de contrer les embouteillages et la pollution, mais je crois qu’on y gagnerait quand même à encourager cela dans une vision intelligente sans nécessairement avoir besoin des « services » d’une multinationale comme Uber. Et en tenant compte des chauffeurs de taxi.

Et un dernier point : j’avoue que pour une femme, prendre un taxi seule, la nuit, peut s’avérer stressant. Ce n’est pas rare d’entendre des femmes dire qu’elles préfèrent parfois ne pas donner leur adresse, mais plutôt descendre au coin de leur rue, à la suite de commentaires désobligeants ou d’un comportement étrange d’un chauffeur. Après de mauvaises expériences, on peut être tenté de se méfier lorsqu’on prend un taxi. Je ne l’ai jamais expérimenté, mais j’essaie de me mettre à votre place mesdames. Même sans être un grand fan de la surveillance par caméra, j’avoue que cette solution est intéressante dans ce cas-ci. Ça peut servir à protéger, d’un côté le client, et de l’autre, le chauffeur également, pour éviter des événements comme l’assassinat de Ziad Bouzid.  Mais dans le cas d’Uber? Est-ce qu’il y a une forme de protection comme cela de possible? C’est une vraie question…

Reportage intéressant :  La face cachée d’Uber

Jules Falardeau