L’heure des brasiers – 1ère partie : le syndrome de Stockholm

« Comme l’expliquait en novembre 2013 l’un des signataires du rapport du Comité consultatif indépendant sur les conditions de travail et le régime de retraite des membres de l’Assemblée nationale, Me Claude Bisson, les responsabilités des députés québécois sont beaucoup plus nombreuses que celles des députés des autres provinces. » (Radio-Canada)

Les responsabilités sont plus nombreuses? Qu’est-ce que vous voudriez de plus pour votre dur labeur, des vacances à la mer? Ah non, juste une augmentation de salaire de 50 000 $ ça va aller. Mais avec ça, on va faire des économies… Ok super, et j’imagine que ces économies vont servir pour le club des petits déjeuners? Ajoutons que cette idée de l’augmentation du salaire des députés vient de Jean-Marc Fournier, ministre de la Réforme des institutions démocratiques. En tout cas, on peut dire que ça « réforme » fort dans ces institutions-là… Peut-être que c’est le mot démocratique qui est de trop.

Parlons santé : « universalité n’est pas synonyme de gratuité ». Génial, la prochaine fois ça va être quoi : « Accessible à tous… ceux qui ont les moyens de payer ». « Une meilleure santé pour les gens qui sont le moins malades ». Logique. Quoi d’autre, encore Barrette : « Les Saskatchewanais ont choisi de privatiser et je dis privatiser dans le bon sens du terme ». Ouf, moi qui avait peur que ce soit privatiser dans le mauvais sens du terme. J’ai assez hâte qu’on privatise, dans le bon sens du terme, la SAQ, Loto-Québec, Hydro-Québec… Même pas besoin de plans d’ajustements structurels du FMI ou des menaces de la Banque mondiale, on a juste eu à voter pour un médecin un peu louche. Quelle belle époque pour le Québec.

Ouais, on continue. Parlez-moi donc de rigueur budgétaire svp. 1,3 milliard pour aider Bombardier? Oui, mais ce milliard sera rigoureux. Et au moins, Bombardier créera de la richesse. Pas comme les professeurs, les étudiants, les assistés sociaux, les infirmières, les gens du milieu communautaire, les garderies, qui, eux, ne créent que du déficit.

Et la facture d’électricité augmente pour le citoyen moyen? Pas de trouble, ça se balance parce qu’on offre des tarifs préférentiels sur l’énergie à ces compagnies minières qui pillent nos ressources, alors que les redevances sont ridicules, que le prix des métaux est bas et que les infrastructures sont payées par les fonds publics. C’est rodé comme système, hein? Sans compter qu’au final la facture de décontamination sera refilée… aux citoyens, bravo.

Continuons. Les infrastructures routières tombent en ruines, comme les ponts et les égouts, alors que les taxes municipales augmentent, le transport au commun est de plus en plus inefficace, que les tarifs montent sans cesse (dansons chers amis, nous aurons un gel de 6 mois), dans les services aux citoyens, les écoles publiques, on doit faire plus avec moins, austérité oblige, et là, tu te demandes où est passé ton argent? Je vais juste te rappeler un petit quelque chose : la Commission Charbonneau nous a prouvé semaines après semaines que le système de corruption, de collusion et de clientélisme était généralisé et lui aussi bien rodé. Tu veux que je te l’explique vite fait? On contribue à la caisse du parti, en retour on a des contrats de travaux publics sans appel d’offres, on corrompt des ministres, des députés et des petits fonctionnaires avec des billets de Céline, des voyages ou des bouteilles de vin, on ajoute à cela le crime organisé qui veut un retour sur son investissement, à coup de corruption et d’intimidation, des boss véreux de syndicats qui payent leurs comptes de dépenses aux danseuses avec les cotisations de leurs membres et qui vont faire du bateau avec les plus gros entrepreneurs en construction du Québec… Et ça donne quoi? Écoeuré de payer… Ben oui, bravo, belle phrase creuse, mais tu remets au pouvoir ce même parti au provincial, et au municipal, ça varie un peu… disons que t’es tout content d’avoir un maire qui est pas encore accusé de gangstérisme ou qui dit pas à tout bout de champ que personne ne l’a mis au courant. La barre est haute, hein?

Au fédéral? Voir les journalistes « faire le bacon » de joie sur le plancher de la société d’État parce que l’élection de Justin Trudeau allait sans doute nous ramener à l’âge d’or du « Did I build Canada today » de Sheila Copps, version la saucissière au beau manteau couleur sable de Patrimoine Canada, ça ne me surprenait pas beaucoup. Mais de voir des gens qui se disent progressiste célébrer le résultat des élections fédérales, j’étais un peu perdu. Tu te dis progressiste et tu célèbres le retour de Stéphane Dion? Soit tu as manqué quelques épisodes, soit tu fais preuve d’aveuglement volontaire. Soit c’est moi qui ai manqué un épisode. Comment a-t-on réussi à réhabiliter Stéphane Dion en progressiste? Essaie de me convaincre que l’infâme loi sur la clarté, une négation totale du plus fondamental droit démocratique, celui des peuples à disposer d’eux-mêmes, fut une avancée pour les progressistes du Québec… Si à première vue le cabinet de Justin Trudeau t’amènes à « espérer » parce qu’il est paritaire, parce qu’une femme autochtone a été nommé à la Justice, et parce qu’il y a un Sikh, ancien combattant en Afghanistan, je t’invite à en regarder quelques-uns qui ont d’autres postes clés.

Scott Brison, à première vue, un bon père de famille, ouvertement homosexuel, au Conseil du Trésor. Ça a l’air progressiste… Un arriviste politique, transfuge, ancien vice-président du volet de la banque d’investissement de Yorkton Securities, et membre de la Commission trilatérale. On ne devient pas membre de la Commission Trilatérale juste parce qu’on est un bon père de famille. Et si la Commission Trilatérale ne te dis rien, ben fais tes devoirs un peu, je ne peux pas te mettre tout cuit dans le bec.

Bill Morneau, lui aussi sans doute bon père de famille, ministre des Finances. Un autre progressiste, lié au think-thank conservateur « modéré » CD Howe Institute, dont plusieurs de ses directeurs ont des liens avec l’industrie pétrolière : Murray Edwards de Canadian Natural Ressources, Al Monaco d’Enbridge, Henry Sykes de MGM Energy, Kent Jespersen de La Jolla Ressources International. Donc Morneau y était sans doute pour les « tirer à gauche », tel un François Rebello chevauchant avec la CAQ. Il est aussi membre par alliance de la famille McCain, propriétaire McCain Foods, géant canadien de l’agroalimentaire. Ça te sonne pas une cloche, l’idiot?

Et pour le renouveau de la politique canadienne, on repassera : aux Affaires étrangères, Dion, ancien ministre sous Chrétien et sous Paul Martin, à la Sécurité publique Ralph Goodale, ancien ministre des Finances sous Paul Martin, qui doit brûler d’impatience de changer quelques virgules à la loi C-51, pour la rendre progressiste, et John MacCallum, à l’Immigration, aux réfugiés et à la citoyenneté, ancien vice-président de la Royal Bank, proche du CD Howe Institute au début des années 1990 et ancien ministre de la Défense sous Chrétien, qui peut se vanter d’avoir réussi la plus grosse augmentation du budget de la Défense en une décennie L’establishment canadien doit trembler devant tant de changement.

Ça risque aussi de beaucoup changer en ce qui a trait au commerce extérieur. En effet, la nouvelle ministre du Commerce international, Chrystina Freeland, ancienne journaliste du Globe and mail et du Financial Times, était allé en Ukraine donner son appui au gouvernement de Petro Poroshenko (un hommes d’affaires milliardaire maintenant président du pays et qui voudrait faire entrer l’Ukraine dans le giron de l’OTAN), un peu dans le même esprit que l’ancien ministre des Affaires étrangères John Baird, alias Rusty, du même côté pro-européen de la barricade que les Ukrainiens néo-nazis de Svoboda. L’idée ici n’est pas de nourrir un sentiment pro ou anti-russe, mais plutôt de comprendre la game géopolitique qui s’est joué et se joue toujours en Ukraine. Juste vous rappeler que Madame Freeland est l’une des treize canadiennes interdites d’entrer en Russie. En tout cas, ça ne « commercera » sûrement pas fort avec la Russie.

Ajoutons à cela l’histoire de Daniel Gagnier, coprésident du comité de campagne nationale de Justin Trudeau, qui a donné des directives à Transcanada pour qu’ils s’adressent rapidement au nouveau gouvernement dès qu’il sera élu. Vous pensez que ce type est arrivé par hasard au PLC? Le PLC s’est défendu en disant que M. Gagnier « a toujours agi dans le plein respect des règles ». En tout cas, c’est rassurant de savoir qu’un lobbyiste d’une compagnie pétrolière agit selon les règles. Elles doivent être sévères ces règles.

Moi, je ne sais pas, mais me faire fourrer par un ministre des Finances bon père de famille climatosceptique et ancien de Merryll Lynch, Joe Oliver, ou par un bon père de famille homosexuel, ancien banquier d’investissement et membre de la Commission Trilatérale, Scott Brison, disons que je trouve la différence assez subtil, pour ne pas dire inexistante.

Et si pour toi, le petit selfie-stick à Justin te cache la montagne de saloperies derrière lui et qu’après avoir pris connaissances de ces précisions sur les membres de son cabinet et des gens qui l’entourent, tu es encore certain d’avoir là un gouvernement progressiste, ben je ne peux rien faire pour toi, t’es un estie de gnochon. T’es mieux de pas me revenir dans 4 ans en disant que Justin est vraiment progressiste, mais qu’il avait les « mains liées »… Obama aussi avait les mains liées. Liées par les réactionnaires de l’école de Chicago et de la Fondation Ford qui l’ont placé là, liées par les banques qui ont financé sa campagne, liées par le complexe militaro-industriel, liées par l’industrie pétrolière, liées par ses conseillers économiques, anciens de Goldman Sachs et des administrations Clinton et Bush Jr. L’école de Chicago et la Fondation Ford ne te placent pas là parce que t’es un progressiste.

Ce sera tout pour aujourd’hui.

Dans la seconde partie de « L’heure des brasiers », nous examinerons la culture de protestation pour répondre au saccage en cours ainsi que le rôle des journalistes, artistes et intellectuels. On va bien rigoler.

Jules Falardeau

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One Comment

  1. Célébrer le départ de Harper n’est pas synonyme de célébrer le retour de Stéphane Dion, pas plus que ça ne fait de lui un progressiste… Ton texte s’annonçait bien, mais tu m’ excuseras d’avoir finalement arrêté ma lecture dret-là, parce que tu nous la joues à la manière de ceux qui nous accusent de soutenir un « dictateur » quand on s’affiche contre les guerres d’agressions des États-Unis et de ses vallets membres de l’OTAN!

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