L’esprit sportif national et le « changement »

Au lendemain de la défaite crève-cœur des Blackhawks de Chicago (mes amis connaissent mon amour indéfectible pour cette équipe) aux dépens des Blues, je me suis hasardé à lire les commentaires d’amateurs de hockey québécois se réjouissant du fait que les champions en titre de la Coupe Stanley soient désormais exclus des séries. Leur joie est légitime. Loin de moi l’intention de sombrer dans le bolchévisme partisan du hockey. Il est tout à fait compréhensible que les trois conquêtes de la Coupe Stanley en six ans des Hawks suscitent de la grogne et même de la jalousie. Toutefois, un curieux phénomène s’observe dans les réjouissances de ces partisans : ils célèbrent le « changement » que représente la défaite des Hawks. Voici quelques commentaires parus sur la page de TVA Sports (sans suprise) : « yes sir tabarnak ! vraiment content que saint-louis sorte chicago. enfin du changement ! », «Chu content pour les blues , plate pour les hawks mais ca va faire changement », «Ça fait changement, mais je donne le crédit aux 2 équipes, ils ont joués toute une série!!!! », «Ça fait changement pour les playoff! », « Enfin du changement ». Je n’invente rien.

Quiconque suit un peu l’actualité politique québécoise et les récentes campagnes électorales (fédérales et provinciales) ont pu constater combien l’exigence de « changement » du peuple québécois semble devenue systématique, depuis la défaite référendaire de 1995. On ne vote plus pour une formation politique, on vote contre quelqu’un, contre une idée et, surtout, pour le « changement ». Les stratèges politiques ont rapidement compris les rouages de l’hébétude généralisée des québécois-ses à l’endroit du « changement » : les impôts, le « péquisme », le traumatisme référendaire, la passion des centres-commerciaux et le fétichisme nord-américain de la marchandise qui a engendré l’aménagement contemporain de Laval et ses appendices. « Le gouvernement doit protéger notre pouvoir d’achat et les dimanches en famille ! », voici le leitmotiv messianique de François Legault et le bon peuple rugit de bonheur en se précipitant aux urnes dans le gymnase du village : « Sortons les balais et l’aspirateur ! Le sergent Duscheneau est là ! C’est le temps de faire le ménage ! C’est assez, il faut que ça change ! ».

Peut-être suis-je simplement de mauvaise foi, mais je crois que la « fatigue culturelle » du peuple québécois est à ce point irréversible que son obsession pathologique pour le hockey professionnel lui sert désormais de conscience politique. On vote pour le candidat le plus sympathique ou le « moins crosseur », on désavoue les restes de social-démocratie dans la structure fragile de l’État québécois, on se détourne du mouvement syndical, on réclame un « Québec fort dans un Canada fort » : on change d’idée comme on change d’équipe après chaque ronde éliminatoire, quand le Canadien n’est plus dans le décor ou ne participe pas aux séries. Nous sommes fatigués, il faut que ça change ! Peu importe où le « changement » nous conduit, « l’exploit seul nous valorise, et selon cette exigence précise, il faut convenir que Maurice Richard a mieux réussi que nos politiciens fédéraux. Nous avons l’esprit sportif sur le plan national et comme nous rêvons de fabriquer des héros plutôt qu’un état, nous nous efforçons de gagner individuellement des luttes collectives ». (Hubert Aquin, « La fatigue culturelle du Canada-Français », Blocs Erratiques, p.91).

En fait, ce « changement » est l’autre nom de cette tentation morbide de se fondre à la succession acharnée de Jeep Cherokee et de T-Bones saignants qui défilent dans l’écran du téléviseur, entre les périodes. Le colonisé de la société du spectacle avancée ne souhaite plus porter les jaquettes dorées du Régime, il souhaite changer, changer, changer, au point de ne plus se reconnaître nulle part, se dépeupler de ses propres signes, jusqu’à se réveiller le matin, peu surpris de reconnaître un autre visage que le sien, en levant sa tête du lavabo : celui de Dave Morissette au bord des larmes se multipliant à l’infini dans la glace du miroir


Vincent Filteau
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