L’énorme défi que représente l’indépendance

Depuis des années, au Québec, on essaie d’imaginer la meilleure façon de réaliser une indépendance politique.  L’activisme, l’élection référendaire, le référendum, on a un peu tout essayé.  Avec les résultats que l’on connaît.

Ce qui se passe actuellement en Europe doit nous servir à enrichir d’efficaces façon nos réflexions concernant nos lendemains. On doit profiter de contexte hors du commun.  Essayer de se servir des cas écossais et catalans, notamment, afin de nous retirer enfin le nez du mur qui se trouve au fin fond du cul-de-sac dans lequel nous sommes actuellement pris.

Je me permets de souligner, ici, quelques éléments en mesure d’orienter nos évaluations quant aux chances de succès d’un mouvement indépendantiste.

* Rappelons que l’Écosse a perdu son référendum sur l’indépendance en 2014, alors que les Catalans viennent de porter au pouvoir une coalition indépendantiste qui compte imposer l’indépendance par des gestes de rupture (à la suite de l’élection référendaire de dimanche).

Le contexte politique

Afin d’espérer connaître le succès dans une lutte de libération nationale, ça prend tout d’abord un contexte politique qui y soit favorable.  L’époque où le Québec est passé le plus proche de réaliser son indépendance, c’est à la fin des années 1980 et au début des années 1990.  Les conservateurs de Brian Mulroney, qui dirigeaient le Canada, avaient alors commis la gaffe de lancer une ronde de négociations constitutionnelles destinées à réintégrer le Québec dans la famille canadienne, et ce, « dans l’honneur et l’enthousiasme ».  Il faut se rappeler que le Québec s’était vu imposer par Trudeau, le père de Justin, la coquille vide qui dirige actuellement le Parti libéral du Canada, une nouvelle constitution canadienne en 1982.  Comme tout le monde, Mulroney se rendait bien compte qu’il était complètement fou qu’un peuple, le Québécois en l’occurence, soit intégré de force dans un système régi par une constitution qu’il n’avait point signée.  Il voulait réparer cela.

Mal lui en pris.  L’Accord du Lac Meech, puisque c’est de cela dont il est question, se brisa sur la côte de Terre-Neuve (Clyde Wells), avant de s’effondrer dans les champs de blé du Manitoba d’Elijah Harper.  Comme l’avait bien prédit Jacques Parizeau, alors dirigeant du Parti Québécois, et principal aspirant au poste de premier ministre de l’époque: « Le Lac Meech [était] cuit ».

On sentait une pointe d’enthousiasme dans les dires de Parizeau lorsqu’il lançait cette formule.  Il avait compris mieux que quiconque que le contexte politique servait formidablement sa cause qui était de libérer enfin le Québec du joug canadien.  Combat qu’il a mené de fort belle façon en 1995, alors qu’il frôla les portes du  pays.

Du côté de la Catalogne, le contexte est également favorable à la réalisation de l’indépendance.  En fait, il est même meilleur que celui que le Québec a connu en 1990.

Depuis quelques années, la Catalogne traverse crises par-dessus crises.  Le tout a débuté avec une révision constitutionnelle en 2006 qui reconnaissait l’existence de la nation catalane et accordait des privilèges à la langue parlée dans cette région du monde.  En 2010, le Tribunal constitutionnel d’Espagne a invalidé ces clauses, provoquant la colère d’un peuple qui ne semblait jusque-là pas marcher vers son indépendance. C’était le début de la crise de l’Estatut (contrat d’autonomie qui lie la Catalogne à l’Espagne depuis la fin du franquisme). Une manifestation monstre s’est alors organisée dans les rues de Barcelone. Suivie de plusieurs autres. Le retour au pouvoir, en 2011, du Parti populaire alors dirigé par Mariano Rajoy, parti historiquement opposé aux indépendances, a consolidé la fougue nationaliste en Catalogne.  De même que les propos du ministre de l’Éducation espagnol, José Ignacio Wert, qui appelait à « espagnoliser les jeunes catalans ».  Cela a eu un impact aussi fort que celui qu’ont eu les tarés de Brockville, Ontario, lorsqu’ils marchèrent sur le drapeau québécois au début des années 1990 afin d’illustrer de fort belle façon ce qu’ils pensaient de leurs voisins francophones.

Les Catalans ont par la suite bénéficié d’une crise économique qui les ont amenés à se dire qu’ils s’en tireraient certainement mieux, économiquement, s’ils ne devaient pas financer les régions plus pauvres d’Espagne.

Tous les ingrédients étaient réunis pour relancer le mouvement indépendantiste catalan.

En Écosse, le contexte est aussi favorable.  L’Écosse est une économie forte à l’intérieur du Royaume-Uni, ce qui permet aux indépendantistes qu’ils pourraient s’en sortir mieux en tant que pays qu’en tant que région anglaise.   Les Écossais possèdent également 90% des réserves d”hydrocarbures du Royaume-Uni.  Ils croient pouvoir financer leur indépendance en exploitant cette ressource.

Un mouvement populaire

Lorsque la crise de l’Estatut a éclaté en Catalogne, c’est le peuple qui a pris les devants.  Les gens ordinaires ont organisé la lutte.

J’étais membre de la délégation internationale que les indépendantistes ont formée en 2009.  Notre rôle était de superviser la tenue d’une série de consultations symboliques portant sur l’indépendance.  Le mouvement était beau à voir:  des milliers de bénévoles qui travaillaient d’arrache-pied pour imposer un agenda indépendantiste.

Et ils parvinrent à leurs fins:  leurs consultations symboliques, leurs manifestations immenses, ont forcé la main des politiques.  Les partis politiques n’ont eu d’autres choix que d’emboîter le pas à ces citoyens fiers.  C’est comme cela que le contexte s’est construit, et non inversement.

De ce fait, Convergencia i Unio, parti nationaliste historique en Catalogne, aujourd’hui dirigé par Artur Mas, a fini par adopter une position indépendantiste.  Il faut dire que Madrid, en refusant d’accorder des concessions financières à la Catalogne, en 2012, a aussi contribué à ce changement de cap du parti de Mas.

Au Québec, le mouvement indépendantiste s’est historiquement construit grâce aux labeurs des simples militants.  On se rappelle du RIN.  Et des débuts du Parti Québécois.  Le résultat du référendum de 1995 n’aurait pas été le même si ce n’avait été des Partenaires pour le Oui, une coalition qui réunissait des représentants d’une myriade d’organisations de la société civile, dont les grands syndicats.

En Écosse, le mouvement indépendantiste n’a pas rencontré la même hargne que les Catalans à Madrid.  David Cameron a respecté le désir des Écossais de tenir un référendum sur leur avenir.  Le besoin de descendre dans la rue pour imposer le sujet était par conséquent moins grand chez les militants indépendantistes.  Et pourtant, le camp du Oui écossais a tout de même bénéficié du soutien d’un vaste mouvement populaire, plutôt de gauche, avec des relents écologistes.

Ce ne fut toutefois pas suffisant pour que l’idée de l’indépendance y obtienne un soutien supérieur à 40%.

Libérer la parole indépendantiste

C’est clair:  il serait bien surprenant de voir une libération nationale être menée à terme en Occident en passant par la violence.  Afin de sortir un peuple des griffes d’un autre ne reste donc que la « démocratie ».  Et à ce jeu, il faut être outillé.  Pour ne pas dire armé.

Les Écossais ont subi une offensive tous azimuts contre l’idée de leur pays.  La charge ayant été menée à partir des médias anglais, étrangers…et écossais.  Lors de la campagne référendaire de 2014, un seul média a appuyé l’idée que l’Écosse devienne libre.  Ce qui est complètement hallucinant, considérant que la moitié de la population était en faveur de cette option.

On le sait bien au Québec, les camps d’en face ne s’encombrent pas de détails aussi insignifiants que le respect des grands principes démocratiques.  Jean Pelletier, lieutenant de Jean Chrétien avait bien résumé la chose quelque temps avant sa mort.  Revenant sur le vol du référendum de 1995 orchestré par les forces fédéralistes, il dira:  « dans la guerre, on ne se demande pas si les munitions sont payées.  On les tire ».  Une façon comme une autre de dire que les fédéralistes avaient eu raison de ne pas respecter la loi référendaire québécoise en 1995.  L’important était d’empêcher purement et simplement l’indépendance de se réaliser.

Face à de tels gens, adeptes des campagnes de peurs et des mensonges effrontés, il faut que les indépendantistes soient en mesure de bien diffuser leurs messages.  Et cela ne peut se faire que par les courroies de transmission que sont les médias.

À ce chapitre, tant les Écossais que les Catalans et les Québécois se retrouvent dans des positions inconfortables. Ils doivent tous se fier à des médias défendant des lignes éditoriales ennemies pour bien mener leurs campagnes de communication.  Avec le résultat que l’on a connu au Québec.  Le Parti Québécois, afin de plaire à de tels médias, a progressivement ajouté de l’eau à son vin.  Au bout du compte, il a fini par boire seulement de l’eau tellement il avait édulcoré ses positions afin de plaire aux André Pratte de ce monde.

Bien sûr, on nous dit que l’internet change la donne, que ce réseau nous permet de contourner les médias traditionnels.  Il est vrai que le monde des médias changent.  Mais il n’en demeure pas moins que le besoin est toujours là de s’appuyer sur des professionnels de l’information pour bien relayer des messages.  Des militants qui utilisent internet, ça finit toujours par parler à leurs beaux-frères, leurs oncles et leurs amis.  Ce n’est pas suffisant.

Aucune indépendance ne pourra se réaliser sans d’abord libérer la parole indépendantiste.  C’est aussi simple que ça.

Les appuis internationaux

On l’a dit, les pays carburant aux relents coloniaux sont tout disposés à tout mettre en oeuvre pour empêcher les indépendances de se réaliser.  Ottawa le fait par la tricherie organisée lors des campagnes référendaires québécoises, par les campagnes de peurs, par l’adoption de lois retorses et antidémocratiques (lois sur la clarté référendaire notamment).  Londres s’est contentée des campagnes de peurs alors que Madrid interdit la tenue pure et simple de référendums sur le territoire catalan si ceux-ci concerne l’éclatement de l’Espagne.  La capitale espagnole compte même utiliser le Tribunal constitutionnel pour empêcher Artur Mas d’imposer son programme indépendantiste, programme appuyé par une majorité des Catalans lors des élections de dimanche dernier; en suspendant des fonctionnaires et en traînant le chef du gouvernement catalan devant les tribunaux s’il le faut.

En 1995, Jacques Parizeau avait compris que s’il voulait que le Québec fasse bel et bien son entrée dans le concert des nations libres, il devait jouir du soutien d’amis puissants.  Il s’est tourné vers la France, pays entretenant des liens historiques forts avec le Québec. La France était alors dirigée par Jacques Chirac qui, à la télé américaine, ne s’est pas gêné pour dire qu’il accompagnerait le Québec sur le chemin de la liberté.

Les Écossais et les Catalans ne pourront jamais jouir d’un tel appui.  Aucune puissance ne leur accordera son appui.  Ce qui rend la concrétisation de leurs luttes plus hasardeuses.

L’appui international est tellement important qu’il a permis au Kosovo de se constituer en pays libre sans qu’aucune consultation allant en ce sens ne soit tenue.  Il n’a fallu que l’appui des États-Unis pour que cela soit.

Consolider le rapport de force

Et comme ingrédient final, ça prend des gens qui sont conscients de l’âpreté de la lutte qui se mène et qui sont prêts à aller jusqu’au bout.  Car ce n’est pas tout d’obtenir un Oui.  Les cas des îles Féroé, de Nevis-et-St-Kitts, ou de l’Australie occidentale, démontrent bien qu’un simple Oui ne débouche pas comme par magie sur l’indépendance. Il faut par la suite le défendre et l’imposer.

En ce sens, les Catalans sont inspirants.  Emprunter la voie de l’élection référendaire afin de réaliser une indépendance, en Occident, ça prend une bonne dose de courage.  Ne pas obtenir les 50%+1 lors de ladite élection et continuer tout de même sur le chemin de la libération, ça en prend encore plus.

Quoi qu’il arrive et quoi que fasse Madrid, Mas se dit déterminé à appliquer son programme.  Malgré la colère des Espagnols, il veut imposer des gestes de rupture.  Construire progressivement l’indépendance de son pays.  Il est une source d’inspiration pour nous, au Québec.

Ça prend aussi de l’argent pour mener d’efficace façon une lutte indépendantiste.  Le Parti Québécois semble toujours réfractaire à utiliser les fonds publics pour promouvoir l’indépendance.  Et le mouvement indépendantiste ne s’est toujours pas donner une structure de financement digne de ce nom. Ce qui est plutôt de mauvais augure puisque aller à la guerre sans ressources financières dignes de ce nom et sans structure de communication efficiente, c’est aller tout droit à l’échec.  Ce constat semble très dur à réaliser parmi les indépendantistes québécois.

Quelles leçons en tirer pour le Québec?

1- Le contexte politique québécois et canadien n’est actuellement pas favorable à l’indépendance du Québec.  Ottawa a tiré de grandes leçons de Meech et Charlottetown.  Les fédéralistes comptent éviter plus que tout de donner des munitions aux indépendantistes québécois en ouvrant la boîte de pandore constitutionnelle.  Il n’y a que Tom Mulcair qui semble imprudent sur ce terrain, lui qui parle d’abolition du sénat là où Harper s’est contenté de miner son influence par la réduction des budgets de cette institution.

Reste le contexte international.  En ce sens, s’il fallait que les Catalans parviennent à réaliser leur indépendance, cela pourrait favoriser les luttes de tous les autres peuples d’Occident qui demeurent soumis politiquement.  Mais il y a encore loin de la coupe aux lèvres.

Les indépendantistes québécois devraient par conséquent trouver un autre dossier que la constitution ou l’actualité internationale pour créer un contexte politique favorable à la réalisation de leur projet premier.  À ce chapitre, le Bloc Québécois a fort bien compris qu’un Canada qui passerait sur le dos du Québec en implantant sur son territoire un oléoduc tout juste bon à faire faire de l’argent à des actionnaires liés à l’Alberta est du pain béni pour la cause qu’il défend.  Reste à voir si Pierre Karl Péladeau finira pas voir cette lumière lui aussi.

Il s’agit ici d’un exemple parmi tant d’autres.

2- Le mouvement populaire qui a historiquement permis à l’idée d’indépendance du Québec de progresser dans la population est depuis rentré chez eux.  Les syndicats traînent une réputation plus ou moins glorieuse à cause des événements que l’on connaît.  Et se préoccupent de bien d’autres choses que de la liberté.  Les groupes communautaires de même.

Le chef du Parti québécois devra user de génie pour remettre sur pied les Partenaires pour l’indépendance, passage obligé avant d’envisager tout succès indépendantiste.

Il devra le faire en partenariat avec les autres partis indépendantistes du Québec.  C’est dire si le défi est grand.

3- Historiquement, le mouvement indépendantiste québécois ne s’est que fort peu préoccupé de la question médiatique.  Il se disait que les journalistes finiraient bien par faire leur travail correctement.  Cet angélisme coûte cher.  Il rend dans les faits toute victoire indépendantiste à peu près impossible.

Pierre Karl Péladeau avait un empire médiatique entre les mains.  Il était dans une position confortable pour rééquilibrer enfin les points de vue concernant la chose nationale dans les médias.  Mais il a préféré s’y prendre d’une façon traditionnelle pour réaliser l’indépendance, soit en jouant au politicien.

Il faudra voir ce que deviendra Québecor sous un gouvernement péquiste dirigé par son principal actionnaire avant de tirer des conclusions à ce chapitre.  Peut-être que Québecor adoptera enfin une ligne éditoriale indépendantiste, dans un contexte référendaire.  Mais j’en doute.  Ce qui complique drôlement la lutte que nous menons.

4- Depuis peu, les dirigeants du mouvement indépendantistes multiplient les missions à l’étranger.  On a vu PKP à Édimbourg, à Barcelone.  Il faudra maintenant que ce dernier engage une démarche de séduction sérieuse auprès de Paris, seul allié potentiel et influent pour les indépendantistes québécois.

L’attitude de PKP, en ce sens, est inspirante.  Est réconfortante.  Ne lui reste qu’à aller au bout de cette logique.

5- Les indépendantistes québécois agissent encore et toujours de façon trop timorés face à la cause.  On dirait presque qu’ils s’excusent d’exister.  Il faudra tenir un discours clair, en établissant clairement nos objectifs à la face du peuple.  En n’ayant pas peur de dire que notre raison d’être politique est la libération du Québec.  À ce chapitre, PKP semble vouloir adopter la bonne attitude.

Il lui reste maintenant à prendre un engagement clair en faveur de la réalisation de l’indépendance dès un premier mandat.

En résumé, la situation actuelle au Québec rend la réalisation de l’indépendance difficile.  Difficile à cause du laisser-aller des dernières années.  Car dans les faits, le Québec possède plusieurs atouts qui doivent le conforter à rêver toujours de liberté.  En remettant l’épaule à la roue, je demeure convaincu qu’il est possible d’avancer grandement sur le chemin du pays.  Mais si l’on demeure encore et toujours les bras croisés, en attendant les conditions gagnantes, le pays du Québec ne naîtra jamais.