Le paradoxe de Judas

Comme probablement beaucoup de gens, j’ai passé une bonne partie de la journée les yeux rivés aux émissions spéciales entourant la commémoration médiatique et parlementaire qui a suivi l’annonce du décès du plus grand Premier ministre de l’histoire du Québec, Jacques Parizeau. Peu d’hommes politiques québécois s’éteignent avec un véritable héritage à leur suite comme ce fut le cas de monsieur Parizeau, hier soir. Ces morts qui obligent une révérence sans compromis ne sont pas légion dans l’histoire politique du Québec. Nous n’avons pas observé pareil hommage depuis la disparition de René Lévesque en 1987.

Évidemment, les décès de chef d’État sont des événements rares, mais cela ne veut pas dire qu’ils s’accompagnent de marques d’estime pratiquement unanimes comme celles que nous avons pu observer aujourd’hui. Chose certaine, la mort d’un ancien premier ministre et stratège indispensable de la Révolution tranquille force la tenue d’un rituel enseveli de la législation parlementaire québécoise : l’injonction de se rappeler l’origine et les causes du processus politique par lequel le Québec est parvenu à se doter d’un appareil de gouvernance relativement progressiste et capable d’assumer en partie l’émancipation prochaine de toute la communauté qui l’habite.

La modernisation de l’État augurait un travail de libération nationale inscrit dans la durée et l’exigence d’une lutte à tenir malgré ses nombreuses contradictions. Cette fameuse entrée dans la modernité de la civilisation industrielle n’était pas une fin en soi, comme aiment pourtant le pérorer certains acharnés de belles manières appartenant à la classe dirigeante. Jacques Parizeau a fait de cette certitude un leitmotiv inébranlable : nous avons besoin d’un pays pour porter les objectifs de cette modernisation vers leur pleine mesure. Le gouvernement libéral de Jean Lesage a engagé, bien malgré lui, l’État québécois dans un processus d’émancipation complexe qui a donné lieu à la tenue de deux référendums concernant la réalisation de l’indépendance politique du Québec, au cours des trente années qui ont suivi la Révolution tranquille.

Je n’apprends rien à personne ici, mais c’est le processus historique dans lequel l’héritage de Jacques Parizeau s’inscrit et qui fait de lui beaucoup plus qu’un bâtisseur de l’État québécois, ce à quoi tente voracement de le réduire le gouvernement libéral actuel et le discours des médias dominants, mais plutôt un libérateur trahi de toute part et qui a avoué lui-même l’échec de son projet de vie, peu de temps avant sa mort : je suis allé politique pour une seule raison, réaliser l’indépendance du Québec, et j’ai malheureusement failli à la tâche. Parizeau refusait d’être reconnu uniquement pour avoir créer de la caisse de dépôt du Québec. Cela faisait partie de son travail de haut-fonctionnaire, voilà tout.

Je ne veux surtout pas réduire l’importance du rôle de Parizeau au sein du processus de modernisation de l’état québécois. Les passages obligés de la vie parlementaire, comme celui à auquel nous avons assistée, reposent sur une ténacité du mythe de la pensée politique libérale de la bonne entente et du respect mutuel que se vouent en apparence les adversaires politiques qui appartiennent aux instances de délibérations gouvernementales. Personne, parmi les défenseurs du fédéralisme canadien, ne pouvait se permettre un seul faux pas dans l’exercice de contrition général auquel se sont livrés plusieurs parlementaires libéraux aujourd’hui, particulièrement le premier ministre Philippe Couillard. Le mot d’ordre en cette journée de deuil national proclamée par la gouvernance libérale: veuillez cracher à côté de la dépouille.

Dans son intervention d’ouverture le premier ministre a dressé un respectable inventaire des réalisations de l’architecte de l’État québécois, il a nécessairement souligné l’au-delà des appartenances politiques auquel nous enjoint la mort de monsieur Parizeau et que c’est au cœur de cette neutralité irréductible que le devoir de mémoire entourant cette disparition doit s’effectuer. Le devoir de mémoire prescrit par Couillard est gravement hanté par ce que je nomme le paradoxe de Judas : se réclamer en porte à faux d’un héritage politique pour mieux trahir sa mémoire et éventuellement la faire disparaître.

Nous sommes tous des héritiers de Jacques Parizeau, entonnait ensuite de toute son ignorance lumineuse, le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault. N’est-ce pas Philippe Couillard qui déclarait dans son oraison funèbre : l’héritage de Jacques Parizeau nous enseigne que l’émancipation du Québec passe par une économie saine, un assainissement des finances publiques. Refuser le destin politique autonome du Québec, vouloir le garder dans l’indétermination provincialiste que défend Legault et sa meute de comptables, de courtiers immobiliers et de lecteurs de téléjournal amnésiques, pire encore planifier des stratégies vouées à corrompre les moyens démocratiques capables de faire advenir une république indépendante du joug fédéral, sont autant de façon de déshonorer cet héritage de Jacques Parizeau que les parlementaires n’ont cessé de célébrer à doigts croisés derrière le dos en cette séance officielle de deuil.

Or, le devoir de mémoire qui accompagne la mort de monsieur Parizeau n’a rien à voir avec celui que les libéraux et les néoduplessistes de Legault veulent imposer à travers leurs stratégies neutralisantes et de corruption de la mémoire. La mort de Jacques Parizeau nous convie à un devoir de mémoire qui implique surtout un devoir d’avenir. Se réclamer de cet héritage commun consiste à envisager la mémoire comme un faire, une responsabilité vouée à réinventer l’imaginaire politique du Québec à partir de ce pays toujours incertain, mais qui demeure le lieu d’élection de cet héritage progressiste qui a porté l’ensemble des luttes qui constituent l’histoire de notre peuple.

Il revient désormais aux formations indépendantistes la responsabilité de se positionner par rapport à ce processus historique inachevé et d’assumer ce devoir d’avenir en puissance pour faire en sorte que l’héritage de Jacques Parizeau ne rejoigne pas simplement la longue liste des testaments trahis.