Le fantasme pétrolier

On a tellement rebattu les oreilles des Québécois avec les histoires de création de la richesse et de banqueroute à la casa grecque que certains s’inventent toutes sortes de chimères destinées à les rassurer quant à notre avenir économique.  Parmi les sujets de nature à réconforter les plus inquiets, il y a le foutu pétrole.  Celui qui serait caché dans les fonds marins du golfe Saint-Laurent.  Ou dans le sous-sol d’Anticosti.  Ou sous la pierre de la Gaspésie.

Pour trop d’indépendantistes, ce pétrole devrait permettre le financement de la libération du Québec.  On l’a entendu bien souvent celle-là.  Le dernier en lice à avoir formulé pareil discours est le candidat à la chefferie du Parti Québécois, Pierre Karl Péladeau.

Ces jours-ci, PKP a dit que le pétrole serait un atout majeur pour la souveraineté.  Celui du golfe.  Comme celui d’Anticosti. Ou de la Gaspésie. Afin d’étayer ses dires, il a fait intervenir l’exemple norvégien qui croule sous les pétrodollars.

Il serait plus que temps que les Québécois obnubilés par le pétrole s’informent vraiment de ce qu’implique ce dossier, ici, chez nous.  Et PKP, qui risque de devenir un jour premier ministre du Québec, plus que tous les autres.

Comme première source d’information permettant de remettre les pendules à l’heure, je conseille vivement le visionnement du film L’Or du golfe de Ian Jaquier.  Une super synthèse de tout ce qu’il faut savoir concernant la potentielle exploitation du pétrole sur le territoire québécois.  Les auteurs ont consulté une pléthore d’experts afin d’évaluer la rentabilité d’un tel projet.  Et ce qui est clairement démontré dans le film, comme par tous les autres experts s’étant penchés sur la question d’ailleurs, c’est qu’il est impossible de rentabiliser une telle entreprise sur l’île d’Anticosti.  Le nombre de puits nécessaire (de 12 000 à 15 000) pour extraire un maigre pourcentage du pétrole contenu dans le sous-sol de cette île nord-côtière (évaluation appuyée entre autres sur l’exemple du Bakken au Dakota du Nord) représente un investissement astronomique de plus de 100 milliards$.  C’est ce qu’a démontré une étude indépendante pilotée par le géologue Marc Durand.  L’extraction du pétrole sur cette île du bout du monde, exploitation qui coûterait les yeux de la tête, ne pourrait jamais, partant de là, rapporté une maudite cenne.

Ce qui revient à dire que les seules personnes qui peuvent raisonnablement faire de l’argent avec le pétrole sur Anticosti sont les spéculateurs de Pétrolia qui reçoivent des centaines de millions$ en fonds publics pour multiplier les sparages destinés à entretenir la naïveté de ceux qui fantasment sur le pétrole.

Il faut aussi savoir que le pétrole qui serait extrait d’Anticosti le serait grâce à la méthode dite de fracturation.  Une méthode très risquée pour l’environnement et les nappes phréatiques.  Or, le modèle qui est si cher à PKP, soit la Norvège, interdit le recours à ce type d’extraction quand il est question des ressources pétrolières.

Le potentiel pétrolier de la Gaspésie n’est pas plus intéressant, ne pourra pas davantage satisfaire les attentes de ceux qui rêvent d’empocher facilement le pactole.  Il est vrai que le sous-sol gaspésien contient du pétrole.  La minuscule pétrolière Junex l’a d’ailleurs prouvé une nouvelle fois en exploitant quelques puits dans la région de Gaspé.  Ce qui a permis à la compagnie d’annoncer en grande pompe avoir atteint, durant quelques jours, une production ridicule de 40 barils par jour.  40 barils par jour alors que le Québec aurait besoin d’environ 400 000 barils pour suffire à ses besoins quotidiens.  En Norvège – le modèle de PKP-, on extrait de 1,5 million à 3 millions (les meilleures années) de barils par jour.  C’est comme un petit peu plus que 40 barils, ça, les amis. Ce n’est donc pas grâce à la Gaspésie qu’on pourra cesser d’importer du pétrole, c’est le moins que l’on puisse dire!

Encore une fois, dans le cas gaspésien, on peut dire qu’il n’y a que les spéculateurs qui y trouvent leur compte. On autorise collectivement Junex à investir dans une production des plus ridicules parce que cette pétrolière junior et marginale espère un jour se faire racheter par une plus grosse pétrolière.  J’imagine qu’on doit aimer ça se faire manger la laine sur le dos au Québec!

Reste le gisement d’Old Harry dans le golfe Saint-Laurent.  À cheval sur les frontières maritimes du Québec et de Terre-Neuve (mais il s’agit de deux gisements exploitables indépendamment l’un de l’autre), ce gisement contiendrait beaucoup de barils de pétrole.

Les extraire représenterait par contre un risque énorme à prendre au point de vue environnemental.  Le gisement étant situé dans l’une des petites portes d’entrée du golfe, golfe qui est une mer intérieure quasi fermée.  Ce qui signifie que si un déversement important devait s’y produire, on ne pourrait pas compter sur les grands courants marins, comme c’est le cas en mer du nord (Norvège), pour les disperser.  On resterait pris, chez nous dans notre golfe ainsi salopé, avec des substances toxiques quasi impossibles à récupérer. Il faut bien noter que dans des conditions idéales, les opérations d’intervention mises sur pied par les autorités permettent de récupérer tout juste 10% du pétrole déversé.  Ces conditions idéales ne correspondent absolument pas au golfe Saint-Laurent qui est longtemps recouvert de glace ou brassé par des vagues énormes.

Il faut aussi savoir que les impacts des déversements sont lourds et durent longtemps dans le temps. Surtout dans les eaux glaciales. On a qu’à penser au cas de l’Exxon Valdez qui a sombré dans les eaux de l’Alaska à la fin des années 1980.  En 2014, les berges de cette région du monde sont toujours souillées par les 40 millions de litres de pétrole qui ont été répandus par une compagnie qui a toujours refusé de dédommager les habitants de l’Alaska de manières sérieuse et responsable.  Les eaux froides du Saint-Laurent ne décomposerait pas plus rapidement des résidus de pétrole que celles de l’Alaska.  Un déversement dans le Saint-Laurent ferait sentir ses effets durant des décennies et des décennies.  Avec l’impact néfaste que tout cela aurait sur l’environnement, certes, mais aussi sur les pêcheries de l’Atlantique qui font vivre bien des gens.

PKP se dit sensible aux arguments environnementaux.  Il devrait prendre tout ça en compte.  Il devrait aussi apporter bien des bémols à son discours lorsqu’il fait intervenir son exemple norvégien. Bon an mal an, on enregistre en Norvège le déversement de plusieurs centaines de milliers de tonnes de produits toxiques dans la mer, et ce, à cause des activités pétrolières.  L’exploitation du pétrole y est principalement menée par la société d’État Norsk Hydro-Statoil.  Tous les profits sont versés dans un fonds destiné à financer les services sociaux de la Norvège.  Ici, au Québec, on confie l’exploitation de nos ressources naturelles à des compagnies très souvent étrangères et très subventionnées qui foutent les profits dans leurs poches.  L’État ne récolte que des miettes au bout du processus qu’on ose appeler redevances. Le cas d’Old Harry ne fait pas exception à ces règles puant le colonialisme à plein nez.  C’est la compagnie néo-écossaise Corridor Resources qui possède les droits d’exploitation de ce gisement.  Et non pas l’État comme en Norvège.

Tout ça pour dire que je comprends PKP de rêver d’une façon de relancer le mouvement indépendantiste sur le chemin du succès.  Et j’espère vraiment qu’il sera l’homme qui y parviendra.  Mais ce n’est certainement pas avec le fantasme pétrolier qu’il pourra le faire.  De toute façon, la richesse actuelle du Québec est déjà bien suffisante pour nous permettre d’entrevoir l’avenir d’un oeil tout à fait enthousiaste sans qu’on ait besoin d’inventer des chimères économiques qui ne tiennent pas la route pour nous rassurer.  Économiquement, on est déjà tout à fait prêts pour la libération.  Les barreaux qui nous restent à briser sont dans nos têtes. Et nulle part ailleurs.