Le 150e du Canada: l’artillerie lourde

Qu’est-ce que ça fête exactement le 150e du Canada? L’acte de l’Amérique du Nord britannique? La création du Dominion du Canada? (un dominion est un État indépendant membre de l’Empire britannique, mais pas totalement souverain, la diplomatie étant sous la souveraineté de la Couronne britannique, selon Wikipédia). Wow, trépidant, n’est-ce pas?… Maintenant, il faut essayer de rendre cela sexy pour faire du Nation building. Comment? L’argent mes amis, l’argent.

Première étape, on prend l’argent des fonds publics, votre argent durement gagné, dûment payé en taxes et impôts, et on check ça avec la petite gang de Patrimoine Canada, Canadian Heritage pour les intimes. Ils ont un budget annuel de 3,3 milliards (chiffres de 2015, ça doit être plus aujourd’hui, Canadian Heritage étant un jouet de premier choix entre les mains des libéraux fédéraux). Et on brûle cet argent dans toutes sortes de patentes qu’on juge utile pour faire du Nation building. Le principe du Nation building, rien de plus normal, tous les pays le font, les mythes fondateurs, les héros, les grandes victoires, etc. Et c’est correct. Sauf que dans notre cas, c’est un gouvernement étranger qui fait du révisionnisme historique et qui décide pour nous à travers quel prisme nous devons voir notre histoire, l’histoire du peuple québécois et des Premières Nations. Canadian Heritage a ce pouvoir de dire, aux Québécois et aux autochtones, l’histoire s’est passée comme ça. Point à la ligne.

Ce n’est pas très compliqué à saisir, l’arnaque est si simple. Regardez par exemple ce que finance Canadian Heritage, vous ferez d’agréables découvertes. Pourquoi le gouvernement fédéral mettrait-il des billes dans le cinéma, dans le CRTC, dans les parcs et musées, dans les conseils des arts, dans le sport amateur? Pour être gentil? Pour le rayonnement de la culture? Pour le rayonnement de la culture, oui, de la culture canadienne, au Québec et dans le monde, celle que les fonctionnaires fédéraux jugeront acceptables. Qui dit financement, dit contrôle dudit message émanant de ces organismes. Vous éviterez de déplaire si vous voulez votre subvention. Vous ne voyez pas où je veux en venir? Illustrons ça avec un exemple « fictif » : ne trouveriez-vous pas cela étrange que l’Office du film palestinien dépende entièrement des décisions financières de fonctionnaires du ministère israélien du rayonnement culturel? Quel genre de film croyez-vous qu’ils mettront en priorité? Un film à la gloire des insurgés de l’Intifada? Ou un film ambigu sur un pauvre soldat israélien pas méchant qui tombe en

amour avec une palestinienne unijambiste? Transposez, maintenant. Pour le 150e, Canadian Heritage sort une belle manne d’argent pour le cinéma et tous les autres arts : soyez créatif, méritez-la votre bourse du 150e.

Assez parlé du principe de Canadian Heritage, venons-en aux célébrations du 150e. Prenons le spectacle du 1er juillet. Le gouvernement canadien prend les « meilleurs artistes » québécois, les plus populaires disons : une année c’est Cœur de Pirate, une autre Karim Ouellet, cette année c’est Louis-Jean Cormier et Marie-Mai. Bon l’artiste peut très bien se défendre en disant que c’est juste de l’art, qu’il n’a aucune intention politique derrière ça, qu’il veut seulement que son public s’amuse, etc. Qu’il le veuille ou non, c’est politique. Il est instrumentalisé, volontairement ou non, contre un beau (gros) chèque. Ne soyez pas naïf, pourquoi le gouvernement fédéral ferait-il cela? Nos artistes sont un vecteur de fierté pour le Québec. Leur rayonnement, c’est notre rayonnement. Eh bien le fédéral les emploie et leur stamp une feuille d’érable dans le front. Produit canadien, comme le hockey ou les orignaux. Tiens, sois fier maintenant, t’es fier du Canada. C’est pareil pour le sport amateur et les olympiques. Un p’tite fille de la Beauce, championne de sa discipline, qui rend fiers les gens de sa région et du Québec en entier, soyez fiers : hop, stamp, sois fier, elle est canadienne.

Prenons maintenant l’initiative du gouvernement fédéral de rendre tous les parcs nationaux gratuits pour l’année du 150e. Ça a l’air innocent comme ça, mais quel but cela sert? Ça sert à faire connaître la beauté et la grandeur du territoire canadien aux citoyens… Rien de plus normal. Mais pour les Québécois et les autochtones, c’est pour créer ce sentiment d’appartenance à une nation construite sur leur dos : sentez-vous Canadiens. Par la bande on peut faire de beaux reportages de la SRC sur ce couple de Québécois qui s’est connu à Medicine Hat, et qui revient en pèlerinage sur les lieux de son amour au Parc Echo Dale… Quel beau pays, merci Canada. Soyez fiers de cette pétromonarchie, paradis fiscal des minières, 2e exportateur d’armes au Moyen-Orient… La Société Radio-Canada, qui est aussi une patente à gosses financé directement par Canadian Heritage soit dit en passant, avec un budget annuel dépassant le milliard de dollars, de votre argent encore une fois.

Le privé suit la danse; une bouteille de coke aux couleurs du 150e, une caisse de Labatt 50 spéciale 150e, des t-shirts Moosehead 1867, PFK vante la poutine comme étant un met canadien, on s’approprie le fromage Oka comme étant un fromage canadien, etc.

Molson, eux autres, jouent à cela à l’année longue. Molson Canadian pendant les matchs de hockey la main sur le cœur pendant que Ginette chante l’hymne national, les fans des Francofolies et du Festival de Jazz une canette de Molson Canadian à la main (les Francos et le Festival de Jazz appartiennent maintenant à Molson via l’achat de Spectra en 2013).

Et que dire de Tim Horton où l’offensive est violente. D’abord une belle propagande soft sur les tasses, avec tous les items qui nous rendraient si fiers d’être Canadiens. Puis, pendant que les gens attendent, les écrans de Tv diffusent des faits historiques « fédérateurs » sur l’histoire canadienne…

Et ça ne s’arrête pas là… Statistique Canada instrumentalise les résultats de ses enquêtes passées et met l’épaule à la roue pour nous montrer à quel point les Canadiens sont heureux, fiers, dominants, travaillants, etc… Et dans le domaine de la recherche universitaire, t’as une panoplie de bourses et programmes pour célébrer le 150e d’un point de vue « scientifique ». We’re are magnificient people.

Mais bon, gardons espoir que Mère nature gâche la fête du 1er juillet, un bel orage électrique pendant que Louis-Jean Cormier chante son amour de Georges-Étienne Cartier devant des sièges vides détrempés à Ottawa.

Je vous laisse sur deux citations que j’utilise souvent, chacune datant d’un des âges d’or du Nation building libéral, l’ère PET et l’ère Chrétien.

«  Un des moyens de contrebalancer l’attrait du séparatisme, c’est d’employer un temps, une énergie et des sommes énormes au service du nationalisme fédéral. Il s’agit de créer de la réalité nationale une image si attrayante qu’elle rende celle du groupe séparatiste peu intéressante par comparaison. Il faut affecter une part des ressources à des choses comme le drapeau, l’hymne national, l’éducation, les conseils des arts, les sociétés de diffusion radiophonique et de télévision, les offices du film. » – Pierre Elliott Trudeau

«  Vous remarquerez que le mouvement séparatiste avait le monopole sur les artistes, mais que ce monopole n’existe plus. (…) C’était difficile d’en trouver pour participer aux célébrations canadiennes. Ça demande une stratégie à long terme. J’ai réécrit tous les programmes et toutes les ententes de subvention du ministère. Au Québec, ils voulaient une enveloppe qu’ils pourraient distribuer. J’ai dit non. (…) Nous créons les programmes, eux, ils suivent l’argent » – Sheila Copps, ministre du Patrimoine canadien de 1996 à 2003


Jules Falardeau
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