La civic nation et le dépays

« Les gens de Québec ne veulent pas d’un pays, ils veulent une équipe de hockey. »
– Sam Hammad

Pour la première fois depuis des semaines, sur la banquette arrière d’une voiture, je suis parvenu à songer modestement à la question de l’écriture, à l’avenir du Québec, à la condition agonique du projet d’indépendance dont les principaux tenants ont abandonné toute volonté de décolonisation depuis la mort abrupte du Front de libération du Québec. Cette façon paresseuse de désespérer est encore la meilleure que j’ai trouvée d’«accompagner la culture dans sa chute», pour reprendre une formule peu connue d’Adorno. Les champs envahis par la neige se succèdent comme les publicités à la radio ; panneaux-réclames de condos inhabités, centres commerciaux extravagants, super-ventes de fermeture, courses de motoneiges sur le bord des routes. Le Québec en entier semble avoir adopté le complexe commercial-domiciliaire de Laval et l’appareil médiatique de consommation fait en sorte que notre quotidien ressemble de plus en plus à une soirée morose à la Cage aux Sports qui ne s’achève jamais.

Nous sommes dépaysés comme peut-être nulle collectivité ne le fut depuis l’apparition de la civilisation industrielle avancée. Que ce soit le fanatisme des objets, les films pornos en haute définition, l’aversion organisée envers l’État, les services publics et le mouvement syndical ou le triomphe de la culture entrepreneuriale, nous assistons, comme l’affirme Paul Chamberland dans son essai En nouvelle barbarie, à une «régression de l’humanité, la grossièreté morale, le nivèlement par le bas, la légitimation (publicitaire) de la force brute, dont l’effet serait l’affaiblissement puis la liquidation des institutions que nous tenons pour nécessaires à la reproduction de la vie civilisée». Le devenir de cette vie civilisée n’est possible qu’à travers la transmission et l’aveu commun d’une responsabilité devant les fondements de la culture qui sont menacés par le règne de la grossièreté.

Par exemple, au Québec, il est désormais impossible de faire sa journée sans subir les blagues d’un humoriste décervelé qui recense l’actualité parlementaire (ce qui consiste généralement à piailler sur la surprenante perte de poids du ministre Barette) ou qui nous invite à visiter les  stationnements bondés de Montréal Auto Prix en bégayant dans la syntaxe franglaise de Mario Lemieux. Les humoristes sont partout et participent férocement à notre dépaysement, ils contribuent précisément à nous déshistoriciser ; ce sont eux à présent qui discutent de politique aux heures de grande écoute en la tournant toujours davantage au ridicule et à sa plus simple expression : les politiciens sont toute pareils tabarnak! Certains d’entre eux se présentent même en politique active en promettant de ne jamais se rendre en chambre et le bon peuple rigole en se ruant vers les urnes pour appuyer un candidat qui lui ressemble enfin.

Nous sommes ainsi forcés de vivre (de périr) parmi un peuple qui se dirige d’un pas atrocement léger vers sa sortie préméditée du cours de l’histoire, vers une disparition politique qui lui cause le même désarroi que choisir entre des chips ondulées ou le dernier numéro de Summum. Or, comme l’affirmait la grande poète Geneviève Amyot : nous sommes nombreux à avoir peur.


Vincent Filteau
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