JMA, est-ce souhaitable?

Il y a déjà quelques années de cela, un proche conseiller de Bernard Landry m’avait demandé ma position par rapport à ce qui se tramait dans les officines péquistes en ces temps tourmentés et concernant le leadership du parti. Tout de go, il m’avait lancé: « Legault, Marois ou M. Landry? ». À cela, j’avais répondu tout aussi directement: « je n’ai qu’un seul maître, l’indépendance, et qu’un seul chef, M. Parizeau ». Je n’étais pas peu fier de ma formule, je dois bien l’admettre.

J’aurais pu me retrouver bien orphelin avec le départ de M. Parizeau pour un autre monde. Mais dans ma tête, son dauphin était déjà tout désigné. Si mon maître demeure l’indépendance, mon nouveau chef est Jean-Martin Aussant (JMA).

La force tranquille de l’homme est inspirante. On ne peut douter de ses convictions indépendantistes. Ses connaissances en économie sont précieuses. Son intelligence campée à la bonne place sur le spectre politique gauche-droite tout autant. Et ses qualités de vulgarisation sont indéniables. Le seul que j’ai vu être aussi bon que lui pour expliquer simplement des concepts complexes, c’est Pierre Falardeau. Mais le style des deux hommes, disons, diffère pas mal. Et c’est là une autre force de JMA. Si Pierre était vénéré par plusieurs qui appréciaient énormément le style, et avec raison, de « celui qui dit ce que le monde pense tout bas », il était quand même détesté par encore plus de gens à cause de son ton agressif, de sa pugnacité indéfectible et de son jusqu’au-boutisme passionné. JMA est plus capable de construire une certaine unanimité autour de lui et de la cause qu’il chérit que Pierre ne l’aurait jamais pu. C’est pourquoi on peut penser à JMA en tant que chef du Parti Québécois (PQ), poste auquel ne pouvait pas même rêver Pierre.

Est-ce que je suis en train de dire que JMA doit, partant de là, se lancer tête baissée à l’assaut de la chefferie du PQ, maintenant que Pierre Karl Péladeau (PKP) est rentré dans ses terres pour sauver une partie de la garde de ses enfants? Non pas.

Je crois profondément que JMA devra un jour diriger les destinées du mouvement indépendantiste. C’est l’as que nous avons dans notre manche. Il est très précieux. Si le pays du Québec se concrétise dans un avenir prévisible, c’est clair dans mon esprit que JMA aura un grand rôle à y jouer, sinon le rôle principal. Pour cette raison, on doit bien réfléchir au meilleur moment de lancer cette carte puissante sur la table politique où se joue l’avenir du Québec.

En 2018, les libéraux espèrent conserver le pouvoir en brandissant encore une fois l’épouvantail référendaire. Malgré leur bilan épouvantable, malgré leurs turpitudes et les multiples coups portés contre le Québec, ces filous pourraient se faufiler au pouvoir, une autre fois, en misant stérilement sur le simple référendum dont plusieurs Québécois ne veulent pas entendre parler; parce qu’ils sont fédéralistes ou parce qu’ils ont peur de le perdre, avec toutes les conséquences désastreuses que cela impliquerait pour le Québec. On se rappelle des après référendums de 1980 et 1995, pas vrai? C’est pourquoi Couillard espérait tellement avoir à faire face, en 2018, à PKP-le-brandisseur-de-poing-révolté. L’aura de pur et dur de l’homme fort de Quebecor servait admirablement sa stratégie, c’est indéniable.

Si JMA devient chef du PQ à ce moment-ci, Couillard pourra lui servir la même médecine. JMA n’apparaît pas moins indépendantiste que PKP, loin s’en faut. Couillard l’entraînera donc sur le terrain glissant du référendum. Est-ce que JMA-chef-du-PQ y sera à son meilleur, en 2018? Je ne le crois pas. L’essentiel des énergies de JMA d’ici les prochaines élections devraient être consacrées à gagner une chefferie et à asseoir son pouvoir à le tête d’un parti qu’il connaît bien mais qu’il a quitté depuis plusieurs années maintenant, et en claquant la porte svp. Il devrait donc travailler très fort pour rallier le caucus péquiste à lui. Des turbulences sont à prévoir dans les premiers temps de son règne, ce qui l’affaiblirait face à ses adversaires.

Dans sa fonction de chef, il serait appuyé par des troupes qui ne sont pas bien préparées à tenir le discours du pays. Ou qui ne le voudront tout simplement pas, par crainte d’effrayer les gens. Il devra s’obstiner avec eux. Ce qui grugera de ses énergies. Et il aurait en plus à faire face lui aussi à une division du vote francophone qui avantage indûment les libéraux. JMA n’aurait évidemment pas le temps de corriger tous ces problèmes s’il devenait chef du PQ dans les prochains mois. Il ne pourrait pas sauver la situation à lui tout seul en prévision de la campagne de 2018. À moins que l’on ne croit que sa seule arrivée à la tête du PQ transforme les plus timorés des péquistes et puisse forcer, comme par magie, l’alliance indépendantiste tant souhaitée; ce dont je doute fort tant QS est passionnément braqué contre le PQ.

En 2018, sur le terrain du référendum, je crois donc que le PQ-sans-alliance-indépendantiste se casserait la pipe de patriote. Que JMA soit chef ou non de ce parti.

Je ne suis évidemment pas le seul à faire cette lecture.  Loin de là.  Ce qui fait que les pressions seront très fortes sur JMA-chef-du-PQ pour qu’il ne s’engage pas dans l’avenue du pays, pour qu’il dirige plutôt un PQ dont le discours principal, voire exclusif, sera de remplacer enfin les libéraux à la tête de l’État. Bien des péquistes qui ne lui pardonneront pas Option nationale seront trop heureux de lui mener la vie dure à ce chapitre.

Les gens qui pensent comme Camil Bouchard et qui souhaitent remiser l’indépendance afin d’avoir les coudées franches contre les libéraux lors de la prochaine campagne électorale sont légion; au PQ et ailleurs. JMA n’est pas un surhomme. Il risque fort de devoir baisser son pavillon indépendantiste face à eux. De ce fait, on se retrouverait encore une fois dans un contexte schizophrène où les libéraux parleraient du pays afin de faire peur aux Québécois alors que le PQ, indépendantiste dans les faits, éviterait le sujet.

Quel serait l’impact sur la réputation indépendantiste de JMA si celui-ci devait devenir, même si ce n’est que le temps d’une simple campagne électorale qu’il perdrait de toute façon, un modeste plaideur en faveur du bon gouvernement? Dévastateur!

Dans ces circonstances, je crois qu’il est préférable de faire preuve d’un peu de machiavélisme. Il me semble plus stratégique d’actuellement laisser les rênes du PQ à un candidat réputé pour sa tiédeur indépendantiste. Un Alexandre Cloutier par exemple. En 2018, ce digne représentant d’une nouvelle génération politique porterait avec bonheur l’urgence de remplacer enfin les libéraux à la tête de l’État québécois, et ce, en oubliant un peu-beaucoup le pays du Québec. Cette démarche satisferait un groupe important de militants qui croient vraiment à la fécondité d’une telle stratégie. Tous ceux-là seraient fort déçus à l’issue des élections de 2018 car je suis persuadé que la défaite les attend malgré tout au bout du tournant. La stratégie du bon gouvernement se brisera sur les écueils du présent contexte politique québécois qui est profondément malsain parce qu’il gonfle l’influence des minorités linguistiques sur les résultats électoraux, ce qui bénéficie au PLQ comme tout le monde le sait.

Dans le présent contexte, les libéraux ne peuvent tomber en bas des 30%. Considérant que la CAQ et QS grugeront énormément de votes chez les francophones, la défaite du PQ est pratiquement déjà assurée en ce qui concerne les prochaines élections.

C’est dramatique d’une certaine façon. Et peut-être porteur d’avenir d’une autre façon. Car cette défaite qui doit entièrement être attribuée à la bonne gouvernance (et non pas au pays dont les Québécois ne voudraient pas) poussera le PQ dans les bras d’un JMA fièrement indépendantiste qui aura tout le loisir de dire que l’ancienne stratégie du PQ est un flop, qu’il est maintenant temps d’essayer autre chose. JMA aurait alors suffisamment de temps pour réorienter le parti dans la bonne direction d’ici la campagne de 2022 (ou avant si le gouvernement élu en 2018 est minoritaire), il pourrait faire le grand ménage parmi les tenants du bon gouvernement et placer ses propres alliés à des postes stratégiques dans le parti. Il aurait le temps à consacrer à l’énorme tâche qui consistera à réunir QS (qui devrait alors être affaibli du fait des départs d’Amir Khadir et de Françoise David qui n’ont rien d’éternels) et la CAQ (dont une partie des militants pourrait être séduits par le nationalisme économique de JMA) dans une coalition indépendantiste déterminée à renverser les libéraux sur le terrain du pays. Cette coalition est la seule avenue pour le PQ s’il espère remporter un jour de nouvelles élections sans équivoque.

Il faut aussi considérer que les enfants de JMA auraient alors vieilli, ce qui lui donnerait un peu plus de latitude pour investir les énergies nécessaires à cette mission de la première importance.

Bien sûr, cette stratégie de politique-fiction, c’est du long terme. Elle s’étale sur plusieurs années. Et on dit souvent que six mois en politique, c’est l’éternité. Alors imaginons quelques années! On peut de ce fait craindre que l’effritement du fait français soit tel en 2022 (ou moins si le gouvernement élu en 2018 est minoritaire, je le répète) qu’une victoire de JMA à la tête du PQ soit alors encore plus improbable qu’elle ne pourrait l’être en 2018, ce qui pourrait du coup rendre la précipitation séduisante aux yeux de plusieurs. Mais j’ai bien peur que si nous garochons JMA à la tête du PQ dans les prochains mois, cela ne change strictement rien à la très forte probabilité que le PLQ remportasse les prochaines élections; nous brûlerions de ce fait notre dernier as, avec les conséquences désastreuses que cela impliquerait pour l’avenir du Québec.

Je peux bien sûr avoir tort.

Mais une chose est sûre: il faut y penser à deux fois avant de le faire.