Francis Simard n’est plus

Avec le départ de Francis Simard, j’ai comme la sensation, d’une certaine façon, de voir Pierre Falardeau mourir une nouvelle fois.

Les deux hommes étaient de grands camarades depuis que le cinéaste avait rencontré le felquiste, derrière les barreaux qu’il était alors, afin de lui poser des questions sur la crise d’Octobre. Falardeau préparait son magnifique long métrage sur les événements de 1970 auxquels avait participé Simard, aux premières loges, comme on le sait tous. Les deux hommes avaient par la suite gardé le contact. Étaient devenus de grands amis, des frères même. Discutant politique et avenir du Québec plus souvent qu’à leur tour, ils espéraient voir éclater les chaînes de la soumission québécoise. Ils seront disparus, les deux, avant que cela ne se produise enfin…Triste cela est; autant qu’une porte de prison.

Le film Octobre de Falardeau, c’est l’histoire de Simard et de ses camarades qui décident de passer à l’acte pour se porter à la rescousse de la cellule Libération des Lanctôt qui venait d’enlever le diplomate britannique James Richard Cross. De l’extérieur, le coup de la cellule Libération semblait complètement enlisé. Les frères Rose, de même que Simard et Bernard Lortie, décidèrent d’augmenter la pression sur le gouvernement pour qu’il se mette enfin à négocier sérieusement avec l’avocat du FLQ, Robert Lemieux, et ce, en enlevant cette fois le ministre du Chômage et de l’Assimilation du Québec, Pierre Laporte. L’issue de la crise sera marquée par la mort du ministre libéral, ce pourquoi Simard, et les frères Rose, ont toujours assumé la responsabilité.

Francis Simard sera arrêté et traduit devant les tribunaux. Il sera condamné à perpétuité pour sa participation aux activités du FLQ. Il sera finalement libéré en 1982. Son expérience de vie en prison inspirera encore une fois le génie Falardeau lorsque viendra le temps, pour celui-ci, de traduire à l’écran l’univers carcéral dans un film intitulé Le party.

Mon premier contact avec l’univers de Francis Simard, c’est par l’entremise de son livre Pour en finir avec octobre qu’il s’est effectué. J’étais alors un jeune militant indépendantiste. Ce livre, un chef-d’oeuvre que j’ai lu tout d’une traite, m’a présenté un jeune homme qui, dans le contexte néo-colonial québécois des années 1960, avait décidé de tout sacrifier pour la Révolution, pour la Liberté; son existence comme tout le reste. À la lecture de son récit de vie et militant, je constatais qu’il existait encore des hommes prêts à faire ce qui doit être fait ici bas, même si ça fait mal, même si ça risque de les pousser à commettre des erreurs (ou pas), pour changer ce monde qui doit être changé. J’étais tombé en profonde admiration pour ce type authentique, et pour ses camarades de combat qui l’étaient tout autant.

Par l’entremise de Pierre Falardeau, j’ai par la suite croisé la route, à quelques reprises, du révolutionnaire Simard. Son sens de l’histoire et son érudition que j’avais constatés dès les premiers abords avaient favorisé la croissance de l’admiration que j’avais déjà pour lui. Il faut dire que Simard était un grand collectionneur de livres anciens publiés au Québec, qu’il était très informé, très réfléchi. D’abord et avant tout, c’est d’un intellectuel dont il s’agissait, sans qu’il en posséda pour autant les simagrées habituelles, comme on s’en doute facilement.

En 2005, lorsque nous avons mené notre campagne contre la gouverneure générale Michaëlle Jean, en révélant ses accointances passées avec le felquiste Jacques Rose, ce qui avait bien sûr plongé la dame dans grand embarras, un aspect de cette lutte m’avait d’emblée échappé. L’impact qu’aurait notre discours sur les felquistes eux-mêmes, sur Francis Simard en particulier. Pierre Falardeau m’avait appelé pour me dire que Simard n’était pas content de la manière dont nous tirions à boulets rouges sur miss Jean. Parce que notre message semblait dire que c’était très mal de se tenir avec des gens aussi peu fréquentables que des felquistes. Bêtement, celle-là je ne l’avais pas vu venir.

Moi qui avais un profond respect pour les felquistes, moi qui comprenais le sens de la lutte menée par le FLQ, je me retrouvais dans une situation qui m’avait amené à heurter l’un d’entre eux. J’en étais profondément désolé, peiné. C’est d’ailleurs la seule chose que j’ai regretté, et grandement, du combat mené contre l’arriviste à deux balles qu’est Michaëlle Jean.

La dernière fois que j’ai croisé la route de Francis Simard, c’était il y a quelques années de cela déjà. Ce dernier contact se produisit lors des funérailles de Jean, le frère de Pierre Falardeau. Nous avions tous les deux discuté assez longuement. D’indépendance bien sûr. Du combat enlisé surtout. Et encore une fois, le type m’avait impressionné.

Ah, mais bien sûr qu’il n’était pas parfait le Simard. Celui que j’ai un peu connu était bourru et entêté (il a toujours refusé de voir le film Octobre de Falardeau portant sur lui, même s’il faisait grande confiance au cinéaste, c’est dire), et son intransigeance l’amenait à se brouiller avec un ou ou l’autre à l’occasion. Mais il était d’une race d’hommes très rare. De celle qui accepte de sacrifier l’essentiel pour la lutte politique. Pour cela, je demeurerai toujours grandement admiratif de l’homme.

Et je dois bien dire que ça me fait chier en maudit de penser qu’il n’aura pas vu, avant de mourir, le pays pour lequel il a tant sacrifié.

Salut à toi, Francis Simard!

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