Du militantisme turbulent au fleuve Saint-Laurent

J’étais cette semaine assis à la table d’un petit resto en compagnie d’une journaliste de Radio-Canada pour discuter de mes projets concernant le Saint-Laurent. On parlait de la beauté des fonds marins de chez nous, des menaces qui le guettent, des animaux qu’on croise en nageant au-dessus de nos récifs glacés. Soudainement, la journaliste s’interrompt pour me dire qu’elle trouve que je suis quand même un drôle de moineau. Pour elle, passer du pamphlet indépendantiste à la plongée, ça demeure un cheminement de vie assez particulier.

De prime abord, ça peut sembler en effet assez étrange que je sois passé d’un militantisme turbulent (qui m’a permis, au fil des ans, d’ébranler les colonnes du temple canadien et d’égratigner les pouvoirs en place) à la défense des fonds marins du Saint-Laurent, et ce, via la plongée. De mes enquêtes sur les résidences de Jean Charest aux coups de matraque que nous recevions en pleine rue parce que nous osions perturber les visites des têtes couronnées de ce monde, il n’y a rien dans toutes ces actions qui permettait de prévoir que je troquerais un jour le masque à gaz pour le masque de plongée, l’enquête pamphlétaire pour une paire de palmes, l’essai indépendantiste pour le recueil de photos sous-marines.

La journaliste avait donc bien raison d’être étonnée.

Il n’en demeure pas moins que les motivations qui se trouvent à la base de mon combat pour le Saint-Laurent sont les mêmes que celles qui m’ont amené à fonder l’organisation du Québécois, en d’autres temps (organisation où je continue de m’impliquer soit-dit en passant). Ces motivations qui me font tant rêver d’un Québec fort, beau et libre et qui me poussent à agir, d’une façon ou d’une autre, pour que cela se concrétise un jour; avant que je ne meure si possible.

Pour moi, un pays, c’est d’abord et avant tout un territoire.

C’est le territoire qui façonne le peuple qui l’habite, qui le détermine au fil du temps. Le peuple québécois est devenu ce qu’il est aujourd’hui parce qu’il a jeté l’ancre, il y a plus de 400 ans, près des berges d’une terre froide, coupée en deux par un fleuve immense. Ce territoire du nord des Amériques qu’il habite depuis, là où nature n’est jamais bien loin, l’a façonné à sa guise. Si ce peuple s’était plutôt installé au sud des Amériques, il serait totalement différent de ce qu’il est aujourd’hui. C’est l’évidence même.

J’aime profondément ce que notre territoire a fait de nous; j’aime beaucoup moins ce que nous avons fait de notre territoire.  Nous l’avons malmené.  Nous l’avons laissé sous le contrôle des autres.  Eux qui le malmènent plus que nous.

J’aimerais qu’on corrige le tir.  Qu’on prenne dorénavant soin de notre territoire. Le terreau dans lequel nous avons grandi en tant que peuple. Un Québec libre prenant racine dans un territoire complètement saccagé n’aurait pas la même saveur pour moi. Mon Québec libre, je le veux différent des autres pays du monde. Je l’ai dit à plusieurs reprises au cours des conférences que je prononce ici et là afin de parler de notre situation: en tant que peuple, je considère que les Québécois ont une responsabilité face au reste de l’humanité. Ils doivent protéger certains des derniers écosystèmes sauvages de cette planète (de plus en plus perturbée environnementalement parlant) et qui se trouvent chez eux, au Québec.

Plus jamais de projets du style de la Romaine ne doivent être entrepris chez nous. L’oléoduc des Canadiens doit bien sûr être bloqué. Notre forêt beaucoup plus intelligemment exploitée. Le traitement des eaux usées mieux réalisées. L’on doit empêcher les minières de faire des trous partout en échange de quelques miettes qu’on ose appeler des redevances. L’agriculture doit devenir beaucoup moins industrielle.  Le Québec doit s’énergiser toujours plus à l’électricité et de moins en moins aux patentes bitumineuses.

Malheureusement, le statut politique actuel du Québec nous empêche de prendre efficacement soin de notre bout de planète. L’environnement est une compétence partagée entre Québec et Ottawa, l’Office national de l’énergie est fédéral, l’argent est à Ottawa pendant que le Québec croule sous les dépenses sociales, ce qui nous laisse très peu de latitude pour entreprendre le virage qui doit être enfin pris. Les Québécois n’ont même pas un mot à dire sur les affaires du fleuve Saint-Laurent qui les abreuve car celui-ci est de compétence fédérale.

Pour agir efficacement à l’échelle nationale en ce qui concerne les dossiers environnementaux , il nous manque donc la moitié du coffre à outils, si vous me permettez cette reprise d’une célèbre métaphore boisclarienne. Qu’on le veuille ou non, le statut provincial nous handicape lorsque vient le temps d’agir dans le dossier environnemental.

Cela est d’autant plus vrai lorsqu’on considère les menaces qui guettent le Saint-Laurent et notre territoire et qui concernent cette fois le réchauffement climatique et les émissions de dioxyde de carbone. Ces problèmes ne peuvent pas être traités exclusivement à l’échelle nationale. Les pays combattent, plus ou moins vigoureusement, ces problèmes en négociant au sein de structures supra-nationales. Que les pays, et non les simples provinces, ont accès à ces forums pour se faire entendre, pour influer le cours des choses. Le Québec-province subit ces phénomènes sans pouvoir en dire quoi que ce soit. Il est à la merci des autres, il doit s’en remettre à Ottawa pour passer ses messages (qui ne sont finalement jamais relayés).

Il y a une myriade de raisons pour laquelle nous voulons un pays. Pour la culture, l’économie, l’histoire…Et moi, comme tant d’autres, je le veux aussi pour l’environnement. Pour prendre soin de cette nature qui nous entoure et qui a été si généreuse à notre égard depuis notre arrivée de ce côté-ci du monde.

Le militantisme turbulent et la plongée sous-marine ne sont pas si éloignés l’un de l’autre finalement.

p.s. Pour prendre connaissance de mon travail sous-marin cliquez ici.