Du changement qui a des airs de déjà vu

« Mes amis, nous avons battu la peur avec l’espoir. Nous avons battu le cynisme avec le travail acharné. Nous avons battu la politique négative avec une vision rassembleuse et positive ». Ainsi parlait Justin Trudeau au soir de son élection comme premier ministre du Canada, le 19 octobre dernier. La thématique du discours, mais aussi de sa campagne, était tout empreinte d’épithètes évoquant la fin de la « grande noirceur ». C’est d’ailleurs sur cette thématique, et sans se priver du cliché du « changement » que le nouveau Trudeau a sorti des boules à mites de l’arrière-arrière-grand-père ses fameuses « voies ensoleillées » :

« Il y a – il y a plus de 100 ans, un grand Premier ministre, Wilfrid Laurier, a parlé des voies ensoleillées. Il savait que la politique peut être une force positive, et c’est le message que les Canadiens ont envoyé aujourd’hui. Les Canadiens ont choisi le changement, un vrai changement. »

Il va sans dire que la défaite d’Harper est en soi un évènement qui marque un certain « ensoleillement » de nos vies, mais pour ce qui est du changement à proprement parler, on repassera. Car si le jeune Trudeau n’est pas un vieux routier de la politique canadienne, il n’en demeure pas moins l’une des incarnations les plus visibles de la doctrine historique du Parti libéral du Canada (PLC) et de ses contradictions, soit celui d’un libéralisme classique entremêlé du nationalisme pancanadien[1] le plus exacerbé. Le moins que l’on puisse en dire (surtout chez les indépendantistes du Québec), c’est que le Canada est simplement revenu le Canada. Passant du néoconservatisme à l’américaine au « trudeauisme » d’antan.

Mais l’effet réconfortant que procure le passage de l’eau glacée à l’eau froide ne doit pas faire oublier que les mers chaudes existent et que rien n’est encore gagné, tant s’en faut. Même si la volonté du PLC d’en finir avec ces inutiles bombardements en Syrie, de décentraliser l’économie canadienne de la production de pétrole et de revenir à quelques investissements d’infrastructures[2] doit être saluée, il n’en demeure pas moins que le PLC n’est en rien opposé aux principaux principes de C-51, aux traités de libre-échange (atlantique & pacifique), au projet de pipelines de Transcanada, ainsi qu’à la non-reconnaissance du principe d’autodétermination des peuples. Il va sans dire que la « trudeaumania », au moins aussi factice que l’obamania, n’a pas beaucoup de beaux jours devant elle et que le « Kennedy du Canada » risque de comprendre bien vite (si ce n’est pas déjà le cas) que le rôle d’un chef d’État occidental assujetti à l’oncle Sam est aussi bien souvent de faire le beau et de se taire. Chose à laquelle personne ne doute qu’il excellera à merveille ! Car si vous avez bien remarqué, l’idéologie du PLC est en constante contradiction d’avec ce qu’elle devrait soutenir et c’est bien ce qui est le plus agaçant dans ce parti, tout ce qu’il y a de moins neuf.

En effet, le patriotisme libéral issu du 19e siècle et le monde actuel ont très peu à voir ensemble, étant donné que le carcan moralisateur d’aujourd’hui est un espèce de mutant idéologique à cinq bras composé d’une grande dose d’occidento-centrisme, de néolibéralisme, d’impérialisme « humanitaire », de discours droits-de-l’hommiste et de politiques sécuritaires, bien éloignées de la scolastique anglicane et catholique d’antan. Ce carcan est d’ailleurs partagé, à différents niveaux, par les quatre plus grands partis du paysage fédéral (le Bloc Québécois étant le quatrième). Le PLC étant le plus proche adepte de ce catéchisme postmoderne, il n’est pas à douter que le gouvernement de Trudeau sera un tout aussi bon fossoyeur de l’indépendance du Canada que purent l’être ses prédécesseurs.

Dans le cadre de la loi antiterroriste de Harper, le PLC, ce chantre des droits de la personne qui a imposé sa charte de droits au mépris de sa belle constitution canadienne et de sa propre « démocratie », ne croit pas qu’il soit nécessaire de défaire cette immonde atteinte aux principes de liberté de penser qu’est C-51. De plus, même si le petit Trudeau nous dit qu’il est «  opposé à l’intervention aérienne des Forces canadiennes contre l’EI », il ne poussera pas à ce point la conséquence en proposant la sortie de l’OTAN et de ses dites missions de « paix »[3]. Et dans le registre de l’indépendance du Canada, qui devrait être la raison même de l’édification trudeauiste d’un peuple canadien (et non « des » peuples canadiens), il n’y a rien de bien neuf sous le soleil, car si l’on oublie les portraits de la reine et ces célébrations britanniques vulgaires, les impasses du politique qu’impose les traités de libre-échange ne semblent pas leur poser bien des soucis.

Pour ce qui est de la promotion du multiculturalisme, là par contre nous savons où ils s’en vont ! Suivant les plans d’ingénierie humaine de son père, Jr saura se faire aimer des leaders autoproclamés de « communautés » et des sectes en tout genre, car il sait être tolérant là où les profits politiques sont à prendre, même si cela est au prix d’une dégradation du bien commun. Pour Justin et les libéraux, qu’importe le développement des petites tyrannies locales, pourvu que celles-ci votent pour lui. De toute façon, la première « minorité » que ces chartes de droits se doivent de protéger est celle des richissimes 1 %. Celle-là même qui vit tous les jours les affres de cette plèbe horrible que nous formons.

Enfin, considérant la légalisation du cannabis, projet se voulant progressiste s’il en faut, loin de moi l’idée de critiquer quelque chose allant à ce point dans l’air du temps (et accessoirement du développement de nouveau marché). Ce qui ne peut être empêché par la répression se doit d’être géré d’une autre façon. Mais de là à croire qu’un parti pourrait se payer le qualificatif de « progressiste » à si vil prix, simplement en empruntant un banal sentier de bon sens face à ces coûteux problèmes que l’hypocrisie des conservateurs[4] ne fait qu’alimenter, sachant que cette évolution des mœurs ne pouvait qu’être à terme imposée par le simple développement du capitalisme. Il faut vraiment n’avoir aucun espoir dans le futur pour se contenter de si peu. Là-dessus, j’ai somme toute quelques bonnes petites pensées envers ce si pathétique Boris St-Maurice, celui-là même qui passa d’anarchopunk (et bassiste du groupe Grimskunk) à lobbyiste au PLC, et qui maintenant pourra enfin s’ouvrir un « coffee shop » dans ce paradis utopique qu’est le Canada, où le pot est enfin légal ! En revanche, il est peu probable que cette légalisation ne suffise à convaincre les masses que la société est en phase achèvement.

Contrairement à mon habitude de développer plus longuement certains concepts, je terminerai simplement ce petit texte satirique en soulignant que cette nouvelle troïka libérale (l’axe Trudeau-Couillard-Coderre), quoique bien en place pour le moment, aura beaucoup de pain sur la planche, car à la suite de leur populisme politique qui ne durera qu’un temps, viendra la mise en place de leur projet politique abjecte et celui-ci ne pourra être toujours occulté par le clientélisme communautaire et les p’tits cadeaux. Souhaitons simplement que cette colère future ne soit pas encore récupérée par les conservateurs ou leurs homologues québécois… Enfin c’est la première tâche que nous devrions nous donner.


[1] Un nationalisme évidement non ethnique et multiculturel, mais diablement centralisateur et sachant être très autoritaire quand il le faut.

[2] Même si l’on y pressent l’origine des futurs scandales de corruption.

[3] Missions de paix ayant souvent comme objectif de protéger ce qui génère les conflits.

[4] Ne pensons qu’à Rob Ford.



Benoit Arcand
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