De l’utilité d’un mort

À Ottawa, il y a quelques semaines, un zouave en kilt armé d’une carabine vide, planté au pied d’un monument devant lequel il devait monter une garde honorifique flanqué de son compère, un autre zouave en kilt, a été abattu. Hier, les Canadians, 36 000 fois plus militaristes que les Québécois, lui ont offert de pathétiques funérailles régimentaires. La semaine dernière, le Canada pleurait. Et moi, tout seul dans mon char, je souriais. Ce n’est pas que je trouve qu’il y ait quoi que ce soit de drôle dans la mort d’un homme. Loin de là. Mon sourire venait plutôt du fait que tout ceci est franchement grotesque. Comprenez-moi bien : pour sa famille, l’assassinat du caporal Cirillo est d’une tristesse infinie. Un fils qui perd un parent, une mère qui perd un enfant, une femme qui perd un mari, c’est toujours tragique. Mais. Est-ce que le trépas d’un militaire est plus affligeant que la mort accidentelle de mon oncle, décédé des suites d’une collision avec un orignal alors qu’il revenait à moto de l’Outaouais vers Montréal? Je ne crois pas. Toutes les morts inopinées sont déplorables. Mais apparemment, elles n’ont pas toutes la même valeur. Selon nos voisins, la dépouille du caporal Cirillo, drapée dans son torchon unifolié, semble être le cadavre le plus important du «plus meilleur pays au monde». Le grotesque n’est pas dans l’hommage en tant que tel. Du moins, pas tant que ça. J’arrive à concevoir que l’on puisse fabriquer des héros avec les hommes et les femmes qui sont tombés au champ de bataille en défendant leur patrie devant une menace venue de l’extérieur, et parfois même de l’intérieur. Je suis moi-même un grand admirateur des Patriotes de ’37-’38. Ceux qui ont payé le prix ultime doivent être honorés.

Par contre, dans le cas qui nous concerne ici, le type n’est pas mort au combat. Certains commentateurs plus mêlés que d’autres l’ont prétendu mais on sait tous que monter la garde devant le cénotaphe, c’est tout ce qu’il y a de plus éloigné d’une situation de guerre. Comme champ d’honneur, on a déjà fait mieux. Notre homme est mort en service, d’accord. Mais pas en action. Pas au front. Pas sous le tir groupé d’une armée ennemie. Pas dans une perspective de victoire ou de défaite, ruisselant de sueur les pieds dans la boue. Il était probablement en train de ne penser à rien, ou à la dernière fois que sa femme l’avait pipé, frétillant de toute sa jeunesse sous son kilt. Il a débandé assez vite quand un tata en perte d’identité récemment converti à l’Islam et n’entravant que pouic à sa nouvelle religion l’a descendu avec sa vieille Winchester. Un crétin bien de chez nous, cherchant à mettre un terme à sa vie vide de sens dans un coup d’éclat servant à susciter l’admiration et l’approbation de ses nouveaux gourous. Aussi plate que cela puisse paraître, Cirillo était au mauvais endroit au mauvais moment. Comme un automobiliste sous un viaduc qui s’effondre. Comme un travailleur de la construction sur un chantier, écrasé par une poutre qui tombe d’une grue. Il est plus proche d’un accidenté que d’un héros. Je charrie? Peut-être. Reste qu’on veut nous faire croire que le caporal est mort en défendant les valeurs canadiennes de justice et de démocratie. Qu’il s’est sacrifié pour nous tous afin que nous puissions conserver nos précieuses libertés acquises à prix élevé par d’autres comme lui, avant lui. Que notre histoire est une épopée des plus brillants exploits… Foutaises! Sornettes! Il n’y a ni courage ni abnégation dans la mort du caporal Cirillo. Il y a surtout de la bêtise. Et malgré cela, le pays coast-to-coast se dresse au garde-à-vous au son des cornemuses arrogantes et des pleureuses anglicanes et salue pompeusement le convoi funèbre en se répétant ad nauseam, comme l’a dit le premier ministre Harper une fois sorti du placard, que le réserviste n’est pas mort en vain. Qu’il est maintenant le fils du Canada.

Et moi, tout seul dans mon char, mon sourire persiste. Oh! non, il ne sera pas mort en vain, comptez sur eux. La récupération de tout cela, débutée dès le dernier soupir du caporal, servira les plus opportunistes de nos politiciens canadiens. Peut-être même que sous leurs larmes de crocodiles, les membres du caucus conservateur, les agents de la GRC et les chiens du SCRS esquissent eux aussi un sourire. Un sourire encore plus insolent que le mien parce que hypocrite et satisfait. Cirillo leur sera bien plus utile mort que vivant.

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