Croire et décroire

Puisqu’il faut en parler.

L’histoire commence quelque part autour du 7 février 2017, un patient de l’hôpital Saint-Sacrement se plaint de la présence d’un crucifix entre les ascenseurs. Une semaine passe, puis la direction de l’hôpital prend la décision de retirer le crucifix. Les internautes s’enflamment, un cirque médiatique nait aussitôt de cette décision. Il y a trois camps idéologiques, disons-le ainsi ; ceux qui trouvent absurde de sacrifier l’héritage catholique commun d’une telle façon, ceux qui trouvent que la décision de l’administration respecte les balises sociales et politiques d’une laïcité meilleure, et finalement, ceux à qui ce débat ne fait ni chaud, ni froid.

On le constate à nouveau, le Québec est divisé sur les questions de laïcité et de symboles religieux dans l’espace public. C’est un débat qui nous tient à cœur, qui depuis la commission Bouchard-Taylor, demeure tel une plaie ouverte dans notre société. La classe politique n’a pas posé d’actions concrètes au cours des dix dernières années, depuis la crise des accommodements raisonnables. Le Parti québécois a bien tenté de régler la question, mais comme le débat entourant la «charte des valeurs» nous l’a démontré, le consensus ne sera pas chose facile en ce qui concerne nos débats identitaires et religieux.

Rappelons-nous novembre 2016 où la ministre Lise Thériault ne fermait pas la porte aux femmes portant le tchador qui voudraient se présenter en politique et se faire élire à l’Assemblée Nationale[1]. Derrière l’absurdité du propos et l’évidence que jamais un individu ne montrant pas son visage ne pourrait obtenir une majorité électorale, il y a dans ces propos le symptôme évident d’un mal plus grand, plus profond, d’un désir de rectitude politique poussé à l’extrême, devenu maladif. Cette obsession du Parti libéral de Philippe Couillard pour le multiculturalisme absolu n’aide certainement pas à calmer le débat qui anime notre société. Nous avons du attendre la «crise» de l’hôpital Saint-Sacrement pour que le gouvernement Couillard impose finalement quelques limites : le retrait, selon le ministre Blais, est «une erreur monumentale».

Erreur monumentale, les mots sont forts, mais le retrait d’un crucifix qu’il faut défendre d’abord pour son aspect patrimonial est très certainement injustifié.  Rappelons que l’hôpital Saint-Sacrement ouvre ses portes en 1927, il est alors dirigé par des sœurs catholiques, comme la plupart des hôpitaux et des écoles du Québec de l’époque. Nous avons connu, au Québec, une drôle d’évolution idéologique depuis la révolution tranquille. Nous avons rejeté le clergé et l’église, nous avons biffé, en grande partie, nos croyances catholiques au nom d’un athéisme ou d’une spiritualité nouvelle, nous parlons de l’église comme cette superpuissance qui influençait jadis les rois, seulement qu’ici, le roi s’appelait Duplessis et le royaume était un Québec pauvre et paysan.

Il viendra un jour où nous devrons nous réconcilier avec notre passé. Nous ne pourrons pas indéfiniment renier l’héritage du catholicisme au Québec, nous ne pourrons pas éternellement nier le travail et le dévouement de ces milliers de sœurs qui ont consacré leur vie à donner aux québécois des hôpitaux et des écoles. Oui, le catholicisme a sa part d’ombre, je n’en ferai pas le procès aujourd’hui. Affirmer comme certains l’ont fait qu’un crucifix posé sur les murs d’un hôpital bâti par des sœurs du clergé catholiques est une atteinte à la laïcité m’apparait d’une absurdité foudroyante. Il faut revoir la définition même de la laïcité, cette séparation des pouvoirs entre l’État et le clergé est plus qu’accomplie au Québec. Nous vivons dans une État laïque, héritage de la révolution tranquille qu’aucun ne saurait critiquer, qui est pour nous tous une fierté, et confondre les paramètres de cette laïcité avec le patrimoine historique est une atteinte dangereuse au débat.

D’abord, il faut s’entendre sur une chose ; le crucifix est d’abord un élément de patrimoine historique, puis indéniablement, un symbole religieux. Or, il est évident que beaucoup de symboles hérités d’un âge où la population était très majoritairement catholique seront, par le fait même, catholiques. En 2017, alors que les églises ferment leurs portes et que le nombre de croyants pratiquants est en chute libre[2], il devient de plus en plus évident que ce symbole est avant tout issu d’un patrimoine historique auquel la population ne s’identifie plus comme elle le faisait autrefois. Il faut donc accepter que l’histoire prône ici sur le caractère religieux.

Ce qui a choqué et ébranlé une grande partie des contestataires de la décision, c’est d’abord cette idée de rectitude politique qui se cache derrière l’idée qu’une plainte –que la voix d’un seul individu, puisse surplomber celle d’une majorité. Qu’au nom d’un insatisfait, on puisse sacrifier l’héritage commun issu de presque un siècle déjà. À quel point un crucifix peut-il être offensant ? Les mots de Pierre Foglia résonnent toujours aujourd’hui :

«Je défends la présence de ces crucifix (sur les murs des écoles et de l’Assemblée nationale), […], en n’en faisant pas une affaire de principe, de religion, de droit, mais comment dire? De sensibilité. D’urbanité. Bien sûr qu’ils sont incongrus dans un espace civique, mais on ne parle pas d’en mettre, ils sont là, il y a de la provocation à vouloir les décrocher, il y a un peu là-dedans du taliban qui fait sauter les bouddhas de Bamiyan. Peut-être y a-t-il dans ce débat, en plus de la voix du bon droit, celle du citoyen ordinaire qui ne fait pas chier son voisin quand ce n’est pas absolument nécessaire» (La Presse, 2 oct. 2007).[3]

 

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[1] http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-quebecoise/201611/29/01-5046270-lise-theriault-veut-voir-plus-de-femmes-en-politique-incluant-celles-en-tchador.php

[2] http://www.ledevoir.com/societe/ethique-et-religion/286387/est-ce-la-fin-de-l-eglise-catholique-au-quebec

[3] http://www.lapresse.ca/debats/votre-opinion/201402/07/01-4736757-une-partie-de-notre-patrimoine.php



Samuel Racine
À propos de

Étudiant et passionné de politique.