Coup d’état au Brésil

Il y a un peu plus d’une semaine, je participais à l’édition 2016 de Kinomada dans la ville de Québec. Pour les gens qui ne sont pas familiers avec le concept, il s’agit d’une sorte de festival de cinéma, où les participants disposent d’une semaine pour former une équipe, écrire un scénario, tourner et monter leur film, et le tout basé sur la coopération et l’entraide. Lors de la soirée de projection, j’étais sur scène avec mon collègue Benjamin Tessier pour présenter notre film, un court-métrage sur la bêtise érigée en système, bref sur la Trudeaumanie. Juste après notre présentation, ce fut le tour de Clarissa Rebouças, une cinéaste féministe brésilienne de 32 ans, invitée par Kinomada (Kinomada mise beaucoup sur l’échange interculturel, ils ont donc invités des cinéastes d’Argentine, du Brésil, du Chili, du Mexique, d’Haïti, etc). D’abord, je fus très touché parce qu’elle prononça son discours en français, elle qui l’avait appris à peine quelques semaines avant, et ensuite, par le message qu’elle nous livra.

« Je n’ai pas réussi à faire la fiction que j’avais imaginée au début parce que je n’ai pas trouvé le lieu pour mon tournage, mais avec l’aide d’amis j’ai fait un film sur la situation au Brésil qui est maintenant grave et urgente. C’est un petit essai politique. Peut-être allez-vous penser que le Brésil est très loin, mais la droite avance de plus en plus sur notre planète et on doit y faire attention parce que les politiques de la droite encouragent davantage d’exclusion et d’isolement entre les humains. » -Extrait du discours de Clarissa, prononcé le 20 mai 2016.

En premier lieu, inspiré par les mobilisations des Brésiliens et Brésiliennes, elle a senti que c’était son devoir de faire quelque chose alors que ses amis, sa famille, ses collègues se mobilisaient là-bas, elle ne pouvait être avec eux pour protester. Elle a donc décidé, avec l’appui de ses coéquipiers du Québec et d’ailleurs et de l’équipe de Kinomada, de réaliser ce court film pour protester contre ce coup d’état.

Rapidement, pour comprendre ce qui se passe au Brésil, le 12 mai dernier les opposants à la présidente démocratiquement élue Dilma Rousseff ont réussi à la destituer pour une période de 6 mois, le temps qu’on procède à l’enquête à savoir si elle est coupable d’avoir maquillé les comptes pour tenter de minimiser l’ampleur du déficit. Ça, c’est la version officielle. Pour beaucoup de gens, il s’agit d’un coup d’état institutionnel qui sert à tasser la présidente de gauche et à mettre sous le tapis le scandale de corruption sur la pétrolière nationale Petrobras, auquel serait mêlé plusieurs membres de l’actuel gouvernement putschiste. Cette dernière hypothèse est appuyée par le fait que le quotidien Folha de Sao Paulo a publié un extrait d’un enregistrement où le nouveau, et déjà ex, ministre de la planification Romero Juca expliquait les vraies raisons de la destitution de Dilma Rousseff : « L’impeachment est nécessaire. Il n’y a pas d’autre issue. Il faut résoudre toute cette merde. Il faut changer de gouvernement pour stopper l’hémorragie ». Il s’agissait donc de faire d’une pierre deux coup; on change de gouvernement et on blanchit les membres de ce nouveau gouvernement, entachés par le scandale de corruption Petrobras.

Le nouveau président Michel Temer est allé dans ce sens, en nommant dans son gouvernement de « salut national » 7 ministres visés par des enquêtes judiciaires reliées à ce scandale de corruption. Sans compter qu’il a, depuis son entrée à la présidence, aboli le ministère du développement agraire, responsable entre autres de la réforme agraire (sur un continent où l’oligarchie en est très souvent une formée de grands propriétaires terriens, l’enjeu de la réforme agraire est à travers toutes les « révolutions » en Amérique latine), aboli le ministère des femmes, de l’égalité sociale et des droits humains et aboli le ministère de la culture. Il entend également mettre fin au SUS, système universelle de santé, éliminer près de 4 millions de bénéficiaires de la Bolsa familia, bourse famille, un programme social mis en place par les précédents gouvernements, mettre la hache dans la réforme agraire et ouvrir Petrobras à la privatisation, entre autres.

Mais la question, à qui répond-il? Lorsque Glenn Greenwald et ses collègues nous ont appris que le lendemain du vote sur la destitution de la Présidente Rousseff, le sénateur Aloysio Nunes un sénateur du PSDB rencontrait des officiels et lobbyistes américains à Washington, on commence à comprendre. Je ne suis pas un spécialiste de la situation politique du Brésil, mais elle semble s’inscrire dans le portrait global d’attaques en règle contre les gouvernements démocratiquement élus d’Amérique latine. L’an dernier, je publiais un article sur les tentatives de déstabilisation du gouvernement équatorien et je recensais les diverses tentatives ici et là en Amérique latine à travers les 15 dernières années. On peut y voir une constante, lorsqu’un gouvernement nationalise une ressource et décide de ne pas faire le beau devant les multinationales étrangères et les oligarchies locales, on commence à voir des tentatives de déstabilisation de ce gouvernement, souvent avec la complicité des médias locaux possédés par l’un ou l’autre, parfois les deux joueurs mentionnés ci-haut.

L’autre chose qu’il faut remarquer, ce sont les tactiques. Elles sont adaptées au pays en question, on finance l’opposition, on crée la grogne dans un secteur, on organise des pénuries de produits de première nécessité. Mais une chose est sûre, on est moderne, on ne renverse plus de la même façon, on ne place plus de junte militaire, non, on fait ça de manière plus subtile, avec les financements du National Endowment for Democracy (organe du Département d’État US) ou d’autres fondations écrans, sous l’oeil complice d’ONG comme Human Rights Watch ou Reporter Sans Frontière, qui serviront à rendre acceptable le « coup en douce », pour emprunter l’expression à Maurice Lemoine.

Et sur l’ingérence américaine et les coups bas du FMI et de la Banque Mondiale, Clarissa abonde dans le même sens que moi et suggère à tous la lecture (ou la relecture) du livre « Les veines ouvertes de l’Amérique latine », de feu Eduardo Galeano, pour comprendre la mécanique en place, l’engrenage historique découlant de la fameuse doctrine Monroe, qui stipulait que l’Amérique latine était la cour arrière des États-Unis.

Et puis, Clarissa m’aiguille sur la mobilisation des artistes contre le coup d’état au Brésil. Des grands de la musique brésilienne comme Chico Buarque, Caetano Veloso et Gilberto Gil ont tous pris position, pas tant pour la présidente que pour la démocratie au Brésil. À Cannes, l’équipe du film « Acuarios » a protesté, disant que le Brésil n’est plus une démocratie. Au Brésil, les opposants de droite ont tenté de créer un boycott de ce film. D’autres artistes, à travers les 29 états brésiliens, ont occupé les locaux des ministères de la culture. Évidemment, la droite a applaudi la fermeture de ces ministères, plaidant que les artistes « ne téteront plus les mamelles de l’état »… Tiens, ça me rappelle quelque chose.

Et finalement, je réalise que Clarissa et moi, nous luttons pour la même chose, à des centaines de kilomètres de distance… pour la liberté, la démocratie, la vraie, et contre l’injustice, où qu’elle se trouve.

#SolidaritéQuébecBrésil #StopponslecoupauBrésil

« Dans cette guerre, pas de front défini. Le front passait là où se trouvait l’ennemi. Il n’était nulle part, il était partout » -Général Vo Nguyen Giap

« À travers l’histoire des hommes, chaque acte de destruction trouve tôt ou tard sa réponse, en un acte de création » -Eduardo Galeano


Jules Falardeau
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