Condamnés à disparaître ?

Je me suis entre autres rappelé une petite anecdote. J’avais probablement 18 ans. On était donc sans doute en 1997 ou 98. En fait, j’étais à ma première année au Cégep Sainte-Foy en lettres. L’association étudiante avait alors invité Chartrand à venir prononcer une conférence. Je savais déjà qui était le grand homme. J’avais beaucoup lu sur lui. J’avais vu le beau film de son fils Alain Chartrand sur Chartrand et Simone, la femme de Michel, une grande dame de notre pays elle aussi passablement oublié de nos jours.

Or, cette journée-là, je maudissais mon horaire qui allait m’empêcher d’assister à la conférence de Chartrand. Un examen m’interdisait de m’absenter de mon cours pour aller voir le grand militant. Autrement, je peux vous dire que le choix aurait été simple! Mais en me rendant à mon examen plutôt déçu, qui vois-je dans le portique du Cégep? Un grand bonhomme, droit comme un chêne, lisant L’Aut’journal en attendant sans doute qu’on vienne le chercher… Éh oui, Michel Chartrand!

Je prends mon courage à deux mains…

« Bonjour M. Chartrand… C’est vraiment un honneur de vous saluer! »

Après son rire caractéristique, Chartrand me donne la main et répond :

« Ah ben mon cher ami, ça me fait plaisir de rencontrer les jeunes de mon pays! »

Il me demande ensuite où est la conférence. Je lui indique que je crois que c’est à tel endroit et on se quitte. C’est la seule fois que j’ai eu la chance de lui parler.

Quand je revois dans mes souvenirs Chartrand seul debout dans le portique du cégep, je me sens un peu triste, car je vois également tous ces jeunes qui entraient et sortaient par ce portique sans prêter attention à celui qui ne devait être pour eux qu’un vieux monsieur comme tant d’autres. Par dizaines, on passait près de Chartrand sans réaction. En fait, il est clair que les jeunes ne réagissaient pas car ils ne le connaissaient pas. Déjà, Chartrand commençait tranquillement à tomber dans l’oubli. Imaginez l’émoi chez les jeunes qu’aurait causé la présence de Michel Chartrand au cégep quinze ans plus tôt! C’était une autre époque.

D’ailleurs, l’année suivante, j’entrais dans le cours sur le roman québécois donné par un prof qui allait bientôt devenir un ami, le grand Jacques Côté. Au début de son cours, Côté nous faisait passer un test de connaissances historiques générales pour voir si l’on connaissait un peu notre Québec afin de comprendre sa littérature. Une question dans le lot : « Qui est Michel Chartrand? ». Sans surprise, une bonne majorité de mes camarades avaient échoué à cette question, à tel point que Côté avait bien dû expliquer qui était le bonhomme.

Aujourd’hui, bien que leur décès ait pu les replacer momentanément dans l’actualité et les rappeler quelque peu à notre mémoire collective, qui parmi nos contemporains pourraient nous dire qui sont Michel Chartrand et Pierre Vadeboncoeur? Particulièrement chez les jeunes, j’aurais bien peur des réponses. Nos héros et nos héroïnes seraient-ils condamnés à disparaître de notre mémoire collective?

Si c’est bien le cas comme je le crains, c’est très grave. Vivement un rétablissement de l’enseignement de l’histoire au Québec. Un peuple qui condamne ses héros à l’oubli est un peuple qui se condamne lui-même à disparaître. Les Vadeboncoeur, Chartrand et Falardeau, pour ne nommer qu’eux, seront-ils connus et reconnus dans vingt, trente ou cinquante ans? En tout cas, cela donnera un bon indice de ce que nous serons alors devenus : ou bien un peuple affranchi, ou bien un peuple sur la voie de sa disparation.

Au moins, il restera des traces de ces héros : les films et les textes de Falardeau, les livres de Vadebonceur, les discours de Chartrand… Ces discours, ces films, ces essais sont universels. Ils ne peuvent disparaître. Et j’ai espoir qu’ils trouveront toujours des oreilles et des yeux prêts à regarder et à entendre.

J’ai espoir aussi que ce pays s’apprête à enfanter d’autres grands hommes et d’autres grandes femmes pour le libérer et le bâtir. Je persiste à croire en l’avenir. Je refuse donc la nostalgie, mais je me souviens.
P.S. Parlant de nostalgie, on apprenait lundi dernier que le gouvernement Harper a décidé que les forces armées canadiennes reviendraient à leur appellation « royale », ce qui est maintenant fait. À quand le retour de l’Union Jack et du Red Ensign? En tout cas, j’aimerais bien connaître l’opinion des militaires québécois, eux qui ont voté OUI en grande majorité en 1995… Pas sûr qu’ils apprécient ces symboles du colonialisme anglo-saxon!