Commentaire sur les réactions suivant l’attentat du 29 janvier

Je n’apprendrai rien à personne sur les tristes événements qui ont eu lieu au centre culturel islamique de Québec (CCIQ), le dimanche 29 janvier dernier. Ces événements ont créé un émoi et des réactions dignes du « Je suis Charlie » de 2015, en France. Il ne m’est donc pas nécessaire de revenir sur les événements qui font (à l’heure où j’écris ces lignes) encore les manchettes à plein temps, ni d’étaler longuement sur ma solidarité envers les victimes, leurs familles et tous ceux qui souffriront de cette triste situation. J’ai de toute façon déjà eu l’occasion de m’exprimer sur le sujet, notamment dans l’Islam en question. Il est certain qu’il y aurait matière à dire sur la surenchère idéologique donnée aux idées véhiculées par le tueur et qui ne correspondent pas aux habituels appels à ne pas faire d’amalgames[1]. Il serait aussi fort intéressant de comprendre pourquoi parle-t-on d’acte terroriste ? Pourtant, les tragédies de Dawson ou de Polytechnique (assez comparables) n’ont pas été jugées comme étant des actes « terroristes » ? Il serait également intéressant de souligner le rôle que tiennent les médias dans l’islamophobie ambiante. Enfin, ce qui m’a motivé à rédiger ces lignes, ce n’est pas ces questions, mais bien un certain type de réaction, de plus en plus fréquente, méritant un petit commentaire.

Le lendemain du charnier, j’avais vaguement remarqué que certains restaient scotchés sur la version de la première nuit (celle qui accusait Mohamed Belkhadir de faire partie de l’attentat). Je m’imaginais que l’information finirait par mieux se savoir et que la mauvaise foi ou l’ignorance s’estomperait bien vite. Mais, au second jour, j’ai commencé à voir se propager une théorie « false flag[2] » concernant l’événement et qui devait maintenir le caractère « non idéologique » de l’évènement, voir le mettre carrément sur le dos de l’islam. La théorie étant toujours trop confuse pour être intelligible, je suis donc allé voir (via un de mes abonnés Facebook et adepte du genre) une vidéo d’un homme vraisemblablement amateur de conspiration (et accessoirement de Trump et de l’anti-islam). Après l’écoute de la théorie, il m’est possible de la résumer comme suit : deux types cagoulés auraient tiré dans la foule du CCIQ et auraient crié « allahu akbar » (sur la base de témoins, qui, d’après l’auteur, ne pourraient pas se tromper … Enfin, passons) avant de prendre la fuite, sans tuer de femme (parce que le mec de la version officielle serait antiféministe ![3]). Un potentiel 3e homme[4] (Alexandre Bissonnette, pour ne pas le nommer) serait apparu seulement ensuite, au motif qu’il aurait fait quelques choses d’apparemment impossibles, soit de se rendre à la police par remord au lieu de se suicider comme ce serait le cas « normalement ». La conclusion de l’histoire n’est pas clairement dite, mais on comprend assez bien qu’il s’agirait d’un complot contre les représentants de l’anti-islam du Québec, voire les soutiens de Trump. Ce qui est probablement bien commode pour évacuer la responsabilité qui sera nécessairement donnée à l’idéologie du tueur … Et visiblement de celle de l’auteur de la vidéo[5].

En vérité, je ne suis pas du genre à prétendre que les complots n’existent pas, mais sans naïveté, je crois que la version dite « officielle » est quand même plus crédible, malgré que l’on ne sache probablement pas tout. Dans ce sens, il est tout à fait compréhensible :

  • Qu’un homme d’origine marocaine situé près du CCIQ, soit plus ou moins masqué en hiver (foulard, cagoule, etc.) et qu’ils veulent aider ses amiEs à la suite des détonations.
  • Qu’il prenne un policier pour le tireur est possible, sachant que ceux-ci devaient l’être lourdement et que la tactique d’approche, dans pareille scène, ne nous est pas coutumière, pour utiliser un euphémisme.
  • Qu’il se soit sauvé et rattrapé par cette même police, pas très loin de là, est tout ce qu’il y a de plus commun (les flics courent toujours quand tu te sauves, j’en ai déjà moi-même fait les frais à une autre époque).
  • Que le mecton de 27 ans ait crié « allahu akbar » en commettant son geste et ensuite s’être rendu passivement après avoir réalisé son geste démontre la confusion de l’esprit troublé d’un asocial (ce qui est confirmé par ses proches).
  • Qu’il est plus que fréquent que des « témoins » soient eux-mêmes influencés par la version les médias et qui ainsi répète ce que ces derniers veulent entendre, d’abord pour ne pas être contredit et ensuite pour plaire au public.

Résultat des courses, il est difficile de ne pas conclure que le motif à la base de cette théorie est d’abord d’innocenter les idées d’Alexandre Bissonnette (et plus largement du nationalisme identitaire) et/ou de ne pas accepter qu’un attentat ne puisse venir d’un non-musulman, même si l’on se souvient très bien des attentats d’Anders Behring Breivik et Timothy McVeigh. Néanmoins, les médias et ceux que l’on qualifie péjorativement d’inclusifs (en somme, la gauche identitaire[6] et les libéraux[7]) ne rêvent que de criminaliser le conservatisme identitaire, alors il est bien vain de tenter d’éviter cette réaction. De plus, il est bien inconséquent de le leur reprocher cette offensive, étant donné que les seconds ne se privent jamais de diaboliser l’islam et la gauche quand le moment leur semble opportun. Disons que c’est de « bonne guerre », même si (personnellement) je prétends que l’émotivité de ces débats est malsaine et nuisible à tous politiquement.

Pour en revenir aux « falses flags ». Comme je l’ai précisé d’emblée, je sais de source sûre que bien des complots ont existé, je suis convaincu qu’il en existe encore beaucoup et je n’ai aucune raison de croire que cela risque de changer prochainement. Pourtant, est-il sage de crier constamment aux loups, comme l’enseignait cette fable bien connue d’Ésope? N’est-il pas utile aux fomenteurs de complot de discréditer d’emblée toutes accusations à leur encontre par de pareilles inepties ? Enfin, je ne force personne à suivre mon raisonnement ni à en venir aux mêmes conclusions que moi, mais il semble que bien des accusations de « falses flags » que je croise sur le net soient bien souvent plus motivées par des considérations d’ordre idéologique que d’ordre purement logique, comme cela devrait l’être. Simplement (et c’est le message que je souhaite passer), il est important de garder à l’esprit que le combat pour la vérité est une force en lui-même et que le mensonge dessert toujours à long terme ceux qui les utilisent.


[1] L’ultranationalisme est peut-être un problème en tant qu’idéologie, mais d’abord parce qu’extrême. Ensuite, il s’agit d’abord d’un combat idéologique.

[2] Un « false flag » (opération sous faux drapeaux) est une opération généralement opérée par un État et qui consiste à mettre en scène un attentat ou une tragédie dans le but d’orienter une réaction politique planifiée d’avance. Comme exemple récent,  mais manqué, soulignions le cas de ce couple de Colombie-Britannique qui a fait l’objet d’une tentative de manipulation de la GRC dans le but de commettre un attentat sur le parlement canadien planifié pour la fête du Canada de 2013 (un peu avant les débats sur la loi C-51).

[3] Les antiféministes ne veulent généralement pas améliorer le sort des femmes (cela va de soi), mais ceux-ci sont assez rarement enclins à les exterminer. Ces derniers préfèrent généralement les garder à la maison …

[4] Le point n’est pas clair dans la vidéo, mais c’est l’impression que ça donne.

[5] Je précise que je ne crois pas qu’aucune idéologie ne soit à même de tuer des gens. Seules les personnes qui les ont peuvent tuer. De plus, toute idéologie peut entraîner le meurtre.

[6] Pour ceux qui ne comprendraient pas le concept, je vous renvoie à ce texte de juillet 2016.

[7] Dans le sens de la « doctrine libérale » et pas les seuls militants de ces partis (PLQ/PLC).



Benoit Arcand
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