Comme disent les chinois

«À force de vivre en kamikaze et de faire la bamboula, il est devenu complètement maboul!»

Dites cette phrase à un Québécois et il vous comprendra assurément. Pourtant, kamikaze est un mot japonais, bamboula est d’origine bantoue et maboul, quant à lui, est dérivé de l’arabe. Vous trouverez bien rarement des gens pour s’en offusquer. Au contraire, la plupart des locuteurs du français considèrent que ce type d’ajouts à leur langue est un enrichissement. En effet, la langue française est comme une femme éblouissante et les mots d’origines étrangères n’agissent que comme des bijoux pour en faire reluire la beauté. Alors, pourquoi est-ce que les anglicismes et les expressions anglaises qui ponctuent notre parler ont-ils si mauvaise presse? Eh, bien, essentiellement, parce que jusqu’à preuve du contraire, ni les Japonais, ni les Bantous, ni les Arabes ne nous ont conquis et colonisés! Si nous ne craignons pas l’influence du néerlandais ou du russe, c’est que leur présence dans notre langage se résume à quelques perles disséminées ici et là. En revanche, l’anglais, avec ses gros sabots, piétine notre grammaire, notre syntaxe et notre vocabulaire de façon éhontée. C’est lui que nous devons craindre. C’est lui dont nous devons nous méfier. Si jadis nous avons dû affronter les canons et les baïonnettes de l’Empire, aujourd’hui nous avons à nous défendre contre l’artillerie lourde de sa langue (et donc de sa culture) et contre les lames effilées de ses intrusions dans le corps même de notre identité: le français. Il y aura toujours des gens pour parler de métissage heureux devant un cas flagrant d’assimilation tranquille, mais soyons plus alertes que ces optimistes à deux sous, ces pète-la-cenne enthousiastes, ces avaleurs de sabres en souliers à claquettes, et ayons la lucidité et le courage de voir la réalité en face: lentement mais sûrement, le français en Amérique se fait gruger de tous bords, tous côtés par la langue dominante, et plus le nationalisme québécois s’égare dans les dédales caqadéquistes en contreplaqué, plus la jeunesse se détache du combat pour sa langue. En nous éloignant de l’idéal indépendantiste et en abandonnant la lutte (car c’est bien ce qui est en train de se passer présentement), nous ouvrons toute grande la porte au retour de l’anglais comme langue de pouvoir. Cet état de fait se ressent autant dans les arts et la culture que dans les entreprises, l’éducation, la politique et les médias. Des affronts comme: Hubert Lenoir qui appelle les organisateurs de la fête nationale à ouvrir leur programmation à des spectacles en anglais; le Festival de la gibelotte qui devient le Gib Fest; les chefs des partis politiques représentés à l’Assemblée Nationale qui s’engagent à participer à un débat en anglais lors de la prochaine campagne électorale; le tristement célèbre Bonjour-Hi devenu presque systématique à Montréal, ne sont que quelques exemples de ce que j’avance. Il y en a des tonnes. S’agit d’ouvrir les yeux sans lunettes roses. Ouvrir les yeux dans l’eau. Dans l’eau chaude. Une eau trop forte en chlore…

Mais bon, ce n’est pas de ça que je voulais vous parler. Du moins, pas exactement. Ce que je voulais vraiment vous dire, c’est qu’il y a malgré tout de l’espoir. Et cet espoir, c’est parfois dans des petits détails en apparence insignifiants qu’on peut le trouver. Vous souvenez-vous de René Homier-Roy, quand il était à la barre de l’émission du matin à Radio-Canada? Chaque fois qu’il utilisait une expression en anglais, souvent il s’empressait d’ajouter un: «comme disent les chinois». Cette formule, je l’ai entendu des centaines et des centaines de fois, que ce soit chez l’homme de la rue ou dans la bouche de plusieurs personnalités différentes. Elle a été employée sur les ondes publiques par les Michel Seymour, Luce Dufault, Michel C. Auger, pour ne nommer que ceux-là. Pas exactement ce qu’on pourrait appeler des féroces nationalistes, hein? Or, que nous dit cette formule? En quelque sorte, elle nous dit ceci: «Je sais que je suis en train d’utiliser une expression qui n’appartient pas à mon peuple, une expression qui vient de la langue du conquérant, une expression étrangère, et malgré la culpabilité que je ressens à l’utiliser, je ne trouve pas rapidement d’équivalent dans ma langue, alors je l’utilise quand même en y apposant une formule humoristique un brin arrogante pour faire passer la pilule.» Il y a dans cette formule un égal mélange de honte et de fierté. Une dose d’aliénation pour une dose de libération. Une part vaincue, une part résistante.

En fin de compte, on ne pourrait trouver plus québécois que cette formule. En prononçant ces mots, nous admettons notre statut de colonisés tout en affirmant notre volonté de nous en détacher, dans le rire et l’insolence. Mes amis, il y a de l’espoir. Tant que vous entendrez résonner cette formule, il y aura de l’espoir!

«Never give up!», comme disent les chinois…