Combien de fois a-t-on dit dans les médias à propos de l’ami Pierre Falardeau qu’il était vulgaire, et ce, bien sûr afin de le condamner et de le discréditer? Quand ça arrivait, Pierre aimait rappeler l’origine latine du mot vulgaire : vulgus, soit le commun des hommes, le peuple. Pierre n’avait pas honte d’être du peuple, de faire partie du commun des hommes. Au contraire, il est toujours resté parmi les siens à défendre les petites gens. Vulgaire? Oui, avec le peuple. Toute sa vie.
Cependant, il était bien conscient que nos bonnes âmes médiatiques détournaient le sens du mot vulgaire. Vulgaire devenait alors ce qui est condamnable, et c’est là que le débat m’intéresse. Aujourd’hui, pour nos bien-pensants et nos gardiens du bon goût bourgeois, ce qui est vulgaire, donc condamnable, c’est un cinéaste qui sacre et qui fume à la télévision ou encore un humoriste qui fait une blague acide et méchante à caractère sexuel. Les blasphèmes, la sexualité, l’apparence vestimentaire, pour ces gens, voilà le genre de choses que la société devrait s’empresser de condamner. Et ils remplissent des pages à dénoncer ce « vulgaire ».
Peut-être que sacrer et fumer à la télé n’est pas une très bonne influence pour les petits amis de Passe-Partout, mais pour moi, la vulgarité, ce qui est condamnable, ce n’est pas d’abord ça. L’impérialisme, le colonialisme, ça c’est vraiment vulgaire. La corruption gouvernementale, ça c’est pornographique en maudit. Refuser à un peuple son droit à l’indépendance, ça c’est d’une vulgarité sans nom. Un étudiant qui doit abandonner ses études faute d’argent, voilà qui pue l’indécence. Des jeunes et des moins jeunes qui ne mangent pas trois repas par jour dans une société riche comme la nôtre, ça c’est obscène. Le racisme, le sexisme, voilà la grossièreté. L’exploitation, la soumission, voilà la vraie vulgarité : ce qui est condamnable.
Ainsi, que nos intellectuels à cinq cennes des médias qui veulent parler de la vulgarité commencent donc ne serait-ce que par nommer cette vulgarité-là. Ensuite, on jasera. Mais le fait est qu’ils travaillent le plus souvent du côté du manche… Le méchant de la société devient donc celui qui sacre, qui fume, qui fait des jokes de cul ou qui a un langage dit grossier. Ça me semble bien commode.
Par ailleurs, accuser quelqu’un d’être vulgaire, c’est aussi lui dire de se taire, de se la fermer, de se cacher, puisqu’il est condamnable et qu’il offense le bon goût et la décence… de ceux qui définissent le bon goût et la décence.
Je n’aime pas qu’on dise aux Québécois de se taire. Cela fait plus de 250 ans qu’on tente de nous faire taire collectivement, j’ai donc appris à me méfier de ceux qui disent à nos artistes ou à nos intellectuels qu’ils parlent trop fort, trop mal, qu’ils sont trop « vulgaires ».
Enfin, je veux dire ici que je préférerai toujours les Québécois qui parlent à ceux qui se taisent. Quitte à sacrer. Quitte à être grossiers. Quitte à se tromper.
Pierre-Luc Bégin