Chroniques de Jules Falardeau

Vendredi, 07 décembre 2012 | 
Écrit par Jules Falardeau   

Le présent article est un entretien entre moi et un cinéaste burkinabè, connu lors d'un récent festival en Belgique et qui est aussitôt devenu un ami.

Inoussa Baguian est un cinéaste et un activiste du Burkina Faso. Plusieurs éléments ont fait que l'on s'est tout de suite bien entendu. Évidemment, notre vision du cinéma en est un : un cinéma de combat, un cinéma de conscience.

Un autre élément est le fait que nous luttons respectivement dans nos pays pour la dignité de notre peuple. Il fut content d'apprendre que je connaissais le héros de la révolution, Thomas Sankara, et les films d’Ousmane Sembene, et je fus surpris et ravi d'entendre que lui et son groupe d'activistes connaissaient mon père. Et je sais que mon père aurait été également très fier de savoir qu'il est connu au Burkina.

Donc, en discutant avec cet ami de luttes politiques, de colonialisme, d'endettement de l'Afrique, de militantisme et de cinéma engagé, j'ai eu l'idée de faire une entrevue avec lui pour en faire un article, et il a tout de suite accepté. Il a récemment réalisé un film, « Une vie de cachot », sur la condition des prisonniers au Burkina, et il fait le tour des villes et villages pour le présenter. Je vous invite à aller voir la webtélé que lui et ses compatriotes ont mise sur pied : http://droitlibre.tv/


1- Inoussa, peux-tu m'expliquer ce que ton groupe d'activistes et toi faites exactement au Burkina Faso?

Le Burkina Faso est l’un des pays où les violations de droits humains sont très fréquentes. Entre les assassinats des journalistes, des étudiants et mêmes des scolaires, c’est le peuple lui-même qui se trouve embarqué dans une forme de gouvernance où la démocratie reste toujours un verni pour masquer le désaveu face à un pouvoir tourné vers l’extérieur.

C’est dans ce contexte que, pour promouvoir la liberté d’expression, nous avons créé une webtélé (http://droitlibre.tv/) pour permettre aux « sans-voix » de venir s’exprimer. Pour montrer au peuple du pays réel (la masse paysanne et les autres personnes dépourvues de moyens d’expression) ce qu’on leur cache.

2- Qu'est-ce que tu crois apporter à ton pays avec ton militantisme ?

Je n’ai pas choisi d’être militant des droits humains. Cela s’est imposé à moi. Fils d’un paysan, j’ai eu la chance d’être scolarisé et d'aller à l’université. Mon pays est l’un des premiers producteurs de coton, avec un sous-sol très riche en or et en manganèse… Mais, paradoxalement, 44% de la population vit avec moins de 163€ par an, la santé est un luxe pour le monde paysan, les étudiants vivent une précarité sur tous les plans.

Donc, avec des amis, nous nous faisons, d’une part, le porte-voix, à travers le cinéma et les reportages que nous réalisons, des 14 millions de Burkinabè face à la minorité politicienne qui nous dirige. D’autre part, nous tentons d’être les éveilleurs de conscience de la population à partir de laquelle ces mêmes dirigeants tirent leur légitimité.

3- Comment as-tu entendu parler de Pierre Falardeau au Burkina ?

J’ai découvert Pierre Falardeau en lisant des articles sur les mouvements de libération, sur des activistes et surtout sur son intérêt pour notre président Thomas Sankara sur le thème de l’autodétermination des peuples. J’avais aussi vu un extrait de l'un de ses films dont je ne me rappelle plus le titre.

4- Crois-tu qu'il est encore pertinent aujourd'hui pour un peuple d'aspirer à l'indépendance?

Il n’y a pas de temps ni de période pour un peuple d’aspirer à l’indépendance. Seulement, c’est la forme de la revendication qui change avec le temps. En ce qui concerne le Québec, les raisons sont plus que jamais justes pour mener une lutte indépendantiste. Mais, souvent, je crois que c'est la forme qui est peut-être à revoir. Sachant que le Parlement fédéral d'Ottawa n’est pas disposé à l’accepter, il faut beaucoup plus mener la lutte à la base.

5- Crois-tu que c'est utile de faire des liens entre les diverses luttes nationales de différents pays ?

Aujourd’hui, il n’est pas seulement utile d’unir les luttes nationalistes, c’est même nécessaire. La victoire est la première fille des vraies unions. J’irai même plus loin et proposer que le conseil de tutelle des Nations Unies qui a achevé sa mission depuis 1994 soit remplacé par un conseil fédéral des mouvements nationalistes pour promouvoir le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, car plus vous êtes unis, plus vous êtes écoutés.

6- Comment aimerais-tu que ton pays change vers le mieux?

J’ai un rêve pour mon pays, le Burkina Faso. J’ai refusé la migration parce que je dois beaucoup à ce pays. Je rêve d’un Burkina où toutes les richesses sont équitablement partagées entre les fils du pays, où l’autorité s’appuie sur la loi et non sur l’arbitraire, où la pauvreté, la mendicité, la faim seront des mauvais souvenirs pour mon peuple. Je rêve enfin d’un Burkina où la démocratie, la bonne gouvernance, la liberté d’expression et la justice auront droit de cité. Et je sais que nous allons arriver à réaliser ces rêves.
 
7- Pour terminer, aurais-tu un conseil à donner au peuple québécois pour l'aider à s'affranchir du Canada?

Comme je le disais, le peuple québécois a des raisons suffisantes pour chercher à disposer de lui-même. J’ai quelques modestes suggestions pour l’atteinte de ce noble objectif. D’abord, réorienter la lutte vers la base. Par exemple, en commençant à créer des clubs de mobilisation au niveau des jeunes. Je pense que si le sentiment nationaliste a régressé depuis 1995, c’est parce que la lutte a été politique depuis des années. Cette lutte doit être culturelle, idéologique, à commencer par la langue. N’attendez pas le renforcement de la législation sur le français avant de la mettre en pratique.
 
Ensuite, mettre en place une économie indépendantiste pour mener des actions de lobbying partout. La presse internationale est un maillon fort de soutien. Je l’ai réalisé avec la victoire de l’opposante birmane Aung San Suu Kyi.

Enfin, il faut coordonner les luttes, former les jeunes et mener des actions diplomatiques près des hautes structures de décision. Je crois que la province d’aujourd’hui deviendra un pays d’ici demain.

Entretien réalisé par Jules Falardeau

 
Commentaires  
−26 +−

#1 | RE: Nous vaincrons, du Québec au Burkina

Carlo Mosti » 09-12-2012 08:00

Wow, une entrevue très intéressante que tu viens de réaliser avec Inoussa Baguian, c'est vraiment des voix comme la sienne qui redonnent espoir aux militants pour l'indépendance du Québec. Très inspirant, merci de nous partager ça Jules!

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