Chroniques de Jules Falardeau

Lundi, 04 février 2013 | 
Écrit par Jules Falardeau   

En ce lendemain de Super Bowl, j'avoue que j'ai toujours été fasciné par l'abrutissement collectif qui fait que certaines gens regardent le match pour les publicités. Vraiment? Sommes-nous à ce point brainwashés que nous devons nous extasier devant le fait que des multinationales sont prêtes à payer 4 millions pour tenter de nous faire acheter n'importe quelle connerie en 30 secondes? Juste le fait que des journalistes prennent le temps d'en parler comme d'un fait incontournable de la grande messe du football américain, ça donne un aperçu de la décadence de nos sociétés capitalistes.

Dans le même ordre d'idée, c'est incroyable comment la logique marchande et ses sbires ont réussi à dénaturer les mots révolution et révolutionnaire. Dans une récente publicité, on parle d'une révolution dans le domaine du savon à lave-vaisselle. Achetez le savon de la révolution. Avant, les révolutionnaires s'appelaient  Malcolm X, Bolivar, Guevara, Sankara, Zapata, Arafat, Villa, Lumumba, Sandino, le Docteur Chénier, etc. Aujourd'hui, les révolutionnaires s'appellent Monsieur Net, Monsieur Muffler, Tony le tigre, Ronald McDonald, le Docteur Pepper.

Dans cette logique « révolutionnaire », absolument tout devient une marchandise, n'importe quel prétexte est bon pour nous convaincre d'acheter. On utilise le corps de la femme pour vendre de la bière, du mobilier, des téléphones, des sous-vêtements, etc. On utilise des figures connues, artistes, sportifs, humoristes, pour vendre de la malbouffe, des assurances, des voitures, etc. On utilise tous les endroits physiques possibles pour trouver des consommateurs, sur les taxis, les voitures, et un des plus vicieux, devant notre gueule lorsqu'on va à l'urinoir. Sans oublier les panneaux qui gâchent le paysage le long des autoroutes. Regardez un match des Alouettes, il y a maintenant une pub sur le chandail et plusieurs autres sur le terrain. Même les Américains, qui sont particulièrement heavy en la matière, ne font pas cela. Et que dire du hockey : le but Subway, l'arrêt Réno-Dépôt, le joueur du match Pizza Hut.

En parlant de sport, il me semble que c'est un peu plus poétique le Joe Louis Arena ou le Parc des Princes que le Staples Center, le Air Canada Center, le Centre Bell, le Colisée Pepsi, le Lucas Oil Stadium. Et l'art? Le Ouimetoscope ou le théâtre Telus? Et la politique? Le printemps arabe ou la révolution Twitter. Quand changerons-nous le Parc Lafontaine en Parc TD Canada Trust? La rue Papineau, en rue Burger King? Vous croyez que j'exagère? L'an passé, il a été question, pour financer le  métro de Montréal, de changer le nom des lignes de métro. La ligne verte devenait la ligne Telus, la bleue, la ligne Bell, et la orange devenait rouge pour être la ligne Rogers.

Dans 10 ans, nous dirons : « Sors au métro Industriel Alliance, marche sur la rue Coors Light, tu vas croiser la rue General Electric, et moi je vais t'attendre au théâtre Telus, juste en face de l'université Poulet Frit Kentucky ». J'exagère? C'est déjà entré dans notre façon de parler et de se retrouver. Mettons que tu vas au Festival de Jazz ou aux Francofolies : « Rejoins-moi à la zone Hydro-Québec, derrière la scène Moslon Dry ».

Quelle époque de merde : plus les téléphones deviennent intelligents, plus les gens deviennent abrutis. Le dos d'un boxeur est un espace publicitaire pour Golden Palace et un sportif professionnel, Alexandre Despatie pour le nommer, met dans la tête de milliers de jeunes qui l'adulent qu'il est possible de se rendre aux Jeux Olympiques en mangeant des cheeseburgers double.

Personne n'a pensé à commanditer les cimetières? Le cimetière Good Year. Les orphelinats? L'orphelinat Lockeed Martin. Les hôpitaux? L'hôpital Imperial Tobacco. En fait, les bonzes de la publicité ne sont pas très forts, il reste plusieurs espaces inexploités. Sur les envois postaux, les plaques d'immatriculation, les maisons, les arbres, les ambulances, les cercueils, les lentilles cornéennes, les condoms... Et personne n'a pensé à en mettre sur les animaux? Et le ciel? Cet immense espace gaspillé. Et la lune? On pourrait y projeter un logo de Pepsi...

Ça me fait toujours drôle d'entendre certains chroniqueurs parler de l'intégrisme musulman. Ils reprochent aux musulmans de laisser les principes de l'Islam dicter leur vie. Et la consommation alors? Elle dicte nos vies du matin au soir 365 jours par année. La consommation est la nouvelle religion des humains depuis des années et elle est beaucoup plus pernicieuse et dangereuse que les autres, parce qu'elle est universelle. Parce que la logique marchande pénètre la majorité des outils de contrôle de masse : la télévision, les journaux, les revues, la radio, Internet, les arts, le sport, les transports, la communication, la nourriture. Tout.

Tant que nous laisserons les vendeurs de pastilles Valda, les charlatans du repas surgelés, les trafiquants de faux remèdes, diriger le monde, ils trouveront toujours de nouveaux espaces pour nous pourrir la vue et l'ouïe. Tant que les plus importantes décisions pour le destin de l'humanité seront prises par des banquiers, des vendeurs d'armes et des commerçants de faux espoirs préfabriqués, nous seront perdants. Comment s'en sortir? Comment résister?

Je ne demande à personne d'adopter le mode de vie d'un hamish, quoique ce serait peut-être mieux pour la survie de l'humanité, mais il y a de simples gestes que l'on peut poser. Le premier serait de consommer localement dans le plus de domaines possibles. Prenons l'alimentation par exemple. En tant que future nation dans une économie mondialisée, si nous ne donnons pas à nos fermiers, éleveurs et agriculteurs le moyen de vivre décemment, nous devenons de plus en plus dépendants des produits d'importation et c'est très grave. L'indépendance alimentaire, c'est aussi l'indépendance.

Vous savez probablement que la majorité de la nourriture est acheminée par camion. Dans un contexte où les camions ne pourraient se rendre sur l'île de Montréal pour X raison, il n'y aurait plus de nourritures sur les tablettes au bout de 5 jours. Bonne chance s'il arrive quelque chose de grave. J'espère que les téléphones intelligents nous trouveront une solution parce que l'argent ne se mange pas.

Jules Falardeau

P.S. En photos,  le Parc ING Direct, à Bruxelles…


 

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