Pour résumer, le rappeur Manu Militari a sorti une chanson et un vidéoclip, « L'attente », où il se met dans la peau d'un combattant afghan. Personnellement, j'ai beaucoup apprécié. Manu Militari a cette faculté de se glisser dans la peau de quelqu'un et de faire valoir son point de vue, pensons à « Marche funèbre » où il incarne une personne âgée, ou à « Ryan » où il se met dans la peau d'un GI en Irak.
La controverse a débuté lorsque les vaillants journalistes de Sun News, toujours à l'affût du gaspillage des fonds publics, se sont insurgés contre le fait que cet artiste réalisait selon eux un hommage aux talibans et à Al-Qaeda, et ce avec l'argent des contribuables. Même le très rampant Éric Duhaime est allé mouiller sa culotte en anglais à Sun News. Et l'animateur de dire : « Manu Militari, I think it's a fake name, I guess ». Tordant. Évidemment, c'était, pour eux, offensant pour les familles des militaires en poste à Kandahar, puisque le personnage campé par Manu Militari faisait exploser un hummer peint aux couleurs du drapeau canadien.
Le premier problème, c'est que cette situation est à la fois digne du pays de l'Oncle Sam et de l'Union Soviétique. Dans ce cas-ci, la liberté d'expression y fut bafouée comme aux States, où n'importe quelle remise en question d'un conflit impérialiste est considérée comme un geste antiaméricain, antipatriotique et même de haute trahison. Pensons à Redacted, de Brian De Palma. Digne aussi de l'Union Soviétique, parce qu'une industrie culturelle financée par l'État est en fait contrôlée par l'État. Il est donc anormal pour le pouvoir que Manu puisse passer entre les mailles du filet et qu'il puisse recevoir du financement pour diffuser son message « haineux » anticanadian et pro-Al-Qaeda. Ne mordez pas la main qui vous nourrit.
Le second problème, pire selon moi, car dans le cas du premier j'y suis habitué et cette démagogie ne me surprend plus, c’est que Manu Militari a décidé de retirer le vidéoclip et de ne pas mettre la chanson sur son album en s'excusant auprès des familles de soldats et en arguant que son message avait été mal compris. C'est dommage que Manu décide de plier face à un establishment qu'il dit combattre à travers sa musique depuis plusieurs années. S'il ne s'en était tenu qu'à cela, on aurait quand même pu se dire que c'est un geste plein de noblesse. Mais il ajoute : « Je respecte et partage les mêmes valeurs que mes concitoyens canadiens ». Wow. Virage à 180 degrés. Un peu plus et il ajoutait que la guerre en Afghanistan était souhaitable pour ramener la démocratie. Que s'est-il passé? A-t-il craqué sous la pression? Peur de perdre ses subventions de Musicaction? A-t-il été menacé d'être emprisonné sous l'accusation de sédition? Peu importe la raison, il nous a prouvé que plus important que les convictions, il y a les subventions.
Bien sûr, s'il avait toujours été inoffensif dans ces propos, cette controverse n'aurait jamais vu le jour. La controverse prouve qu'il avait frappé au bon endroit. Sa chanson et son clip n'étaient pas de la propagande talibane, mais plutôt une réflexion intelligente sur ce que peut penser un Afghan qui voit son pays envahi par des troupes étrangères protégeant des compagnies venues piller les ressources naturelles. Des propos intelligents dont tu devrais être fier Manu, parce que, en quelque part, si tu as écrit ces propos, c'est que tu les pensais. Te rétracter ensuite laisse un drôle d'arrière-goût. Tu auras sans doute compris qu'au Canada, il est préférable pour tes subventions de ne pas donner la parole à « l'ennemi ». Il est beaucoup plus facile de le démoniser, de le faire passer pour un non-humain, un barbu assoiffé de sang, un primitif égorgeant de gentilles chèvres.
Alors cher Manu, il est bien possible que quoi que tu fasses, tu perdras tes subventions, à moins que tu ne commences à parler de chars, de cash ou de relations amoureuses. Mais une chose est sûre, tes ennemis t'auront à l'œil. Ils ont essayé de te faire plier et ils ont réussi. Le reste de la route sera bien difficile. En plus, à cause de cette attitude, tu perdras sans doute quelques fans qui voyaient dans ton message une critique acerbe du système dans lequel nous vivons. Tu leur as prouvé que les convictions sont secondaires. Bien nourri comme le chien des fables de La Fontaine.
J'ai tes deux premiers albums, Voix de fait et Crime d'honneur, mais je n'achèterai pas le troisième, par principe. Je t'appréciais bien comme artiste, je trouvais que tu avais des couilles, comme au gala de l'ADISQ par exemple, mais je te croyais intègre. Si tu avais eu des propos idiots, je ne me serais jamais attardé à tes textes. Tu avais un bonne plume, tu étais brillant, mais dans ce combat impitoyable pour la liberté, tu n'as pas le droit de te ranger de l'autre côté sans que cela ne provoque de réaction.
Comme mon vieux disait : « Si tu t'écrases, ils vont te marcher dessus. Si tu restes debout, ils vont te haïr, mais ils vont t'appeler monsieur. »
Jules Falardeau
Ajout : Après avoir terminé de rédiger cet article, j'ai discuté sur internet avec le réalisateur du vidéoclip en question. Il semble être un ami de Manu Militari. Malgré nos divergences d'opinion, j'ai trouvé très noble que cette personne défende son ami, ça m'a touché. Il m'a dit que je ne savais pas le fond de l'histoire. Certes, je n'ai jamais prétendu connaître le fond de l'histoire. Mais je vois cette situation de l'extérieur, comme la majorité des gens, et je suis capable de réfléchir et de me faire une opinion. Peut-être ai-je tort. Ce que je sais, c'est que ses propos sur les valeurs de ses concitoyens canadiens sont inacceptables. Pourquoi de tels propos? Se préoccupe-t-il tellement de ce que les Canadiens pensent de son art? Ou c'est pour préserver ses subventions canadiennes? Parce que souverainiste ou pas, ce sont les Québécois qui achètent ses albums et qui vont voir ses spectacles, pas les Canadiens. À moins que je ne me trompe, mais la quasi totalité du Canada est incapable de comprendre ses textes à cause de la barrière linguistique.
J'aimerais lui donner un conseil : Manu, tu devrais tenter de clarifier et d'expliquer l'histoire entourant la polémique de cette chanson et de ce vidéoclip. Peut-être pourrais-tu le faire dans un texte ou dans une chanson, mais dis-toi bien que je ne suis probablement pas le seul à avoir vu la chose de cette manière. Si c'est ce que tu fais et que je me rends compte que j'ai eu tort de penser comme ça, je le reconnaîtrai. Par contre, d'ici là je resterai dans l'idée que tu n'aurais pas dû te rétracter et tenir de tels propos sur les valeurs canadiennes communes. Ta dernière pièce « Je me souviens » est très bonne, mais je ne peux l'apprécier à cause de toute cette histoire. L'art politique est un choix, et c'est ce que tu fais, que tu le veuilles ou non. Le choix entre conviction et matérialisme s'impose nécessairement un jour lorsque tu fais de l'art engagé, mais ceux qui ont choisi leurs convictions avant tout restent en mémoire plus longtemps et suscitent davantage de passion et de respect. Je pense à des artistes comme Armand Vaillancourt, Dieudonné, Public Enemy, Tiken Jah Fakoly, Pablo Neruda, Pierre Vallières, Bob Marley, Gaston Miron, évidemment plus près de moi Pierre Falardeau, et des centaines d'autres dans le monde et à travers l'Histoire. À toi de choisir comment tu veux que l'on se souvienne de toi. Salut.
« Nos ennemis gagnent toujours, car ils achètent tout le monde à coup de médailles et d'argent. Mais en fait c'est parce que beaucoup de gens se laissent acheter en fermant les yeux ou en se pinçant le nez ».
#1 | RE: L'Affaire Manu Militari
Alex » 18-10-2012 14:03
Mais quand il a dit qu'il partageait les valeurs canadienne, il avait pas l'air très sincère, mais je suis d'accord qu'il aurait pas du dire ça...