Ça va faire mal

 

Depuis quelques jours, nous assistons à un navrant concours de démagogie entre plusieurs militants de QS et du PQ. Les accusations les plus loufoques fusent de part et d’autre. Désolant spectacle. Et qui risque d’en profiter? Les libéraux et la CAQ, évidemment. Puis qui en pâtira? Le PQ et QS? Électoralement et à court terme, oui, bien sûr. Mais surtout, c’est le mouvement indépendantiste qui creuse des plaies qui feront mal longtemps et qui seront difficiles à refermer. Parce que pour faire l’indépendance, il faudra tôt ou tard une convergence entre péquistes et solidaires. Et bien au-delà de ces partis, d’ailleurs. Vaste programme.

Tout d’abord, que Québec solidaire ait refusé de même discuter d’ententes électorales avec le Parti Québécois, c’est un choix légitime. D’après moi, c’est autant une erreur stratégique pour QS qu’un recul pour le mouvement indépendantiste, mais bon, les militants de Québec solidaire avaient tout à fait le droit de dire non. Sauf que… il y a la manière. Et c’est là que QS ne s’est pas grandi, au contraire. Ce n’était pas chic. La séance de défoulement et de hargne envers le PQ qui tint lieu de débat lors du congrès de QS témoigne au mieux d’une méconnaissance du PQ, au pire d’une mauvaise fois crasse. Quant à ce qui se dit sur les réseaux sociaux, ça fait dur. De part et d’autre. Puis QS qui cache à ses militants qu’une feuille de route commune vers l’indépendance a été signée avec le PQ, le Bloc et ON… Ça fait pas dur, ça fait TRÈS dur.

Mettons les choses au clair. Oui, selon moi, le PQ a erré avec la charte des « valeurs ». Pas en voulant instaurer une laïcité républicaine au Québec, ce qui est au contraire tout à fait progressiste, mais en y allant d’une charte de la catho-laïcité multipliant les exceptions et les arbitraires. Il y avait là un certain glissement vers un nationalisme conservateur que je dénonce, et surtout une façon de glisser la question de l’indépendance sous le tapis. C’est ce qui arrive quand on patente à la va-vite des politiques provinciales électoralistes plutôt que de mener avec constance et clarté une lutte de libération nationale. Mais se servir de cet épisode pour qualifier le Parti Québécois de parti xénophobe, voire raciste… Franchement, c’est du délire!

Qu’on me comprenne bien, je ne suis plus au PQ depuis plusieurs années déjà et la charte des valeurs n’a rien fait pour m’inciter à y retourner. Mais j’ai connu et je connais encore des dizaines et des dizaines de péquistes qui ne méritent pas de telles insultes, les pires insultes qui soient en fait. En réalité, l’immense majorité des péquistes sont ouverts sur le monde, accueillants envers les nouveaux arrivants, respectueux des convictions religieuses personnelles de chacun, etc. Et l’histoire du PQ depuis sa fondation va dans ce sens. Bref, les accusations de racisme envers le PQ en disent plus sur ceux qui les portent que sur le PQ.

Maintenant, l’accusation à l’effet que le PQ serait un parti salement capitaliste et néolibéral. Soyons sérieux. Le PQ a-t-il toujours rempli ses promesses quant à la justice sociale, à la souveraineté populaire ou au partage de la richesse? Clairement, non. Et je suis le premier à le dénoncer. A-t-il même trahi ses militants et ses électeurs avec des promesses brisées de mesures progressistes qui se heurtent au mur du déficit zéro? Bien sûr. Mais les faits sont aussi que le PQ est un parti au programme de centre-gauche qui, une fois au pouvoir, gouverne généralement au centre et met en place tantôt des mesures progressistes très importantes, qu’il faut saluer, tantôt des politiques libérales pour rassurer le big business, qu’il faut dénoncer.  Bref, le PQ ne respecte pas tout son programme ni toutes ses promesses progressistes, mais ce n’est pas le Parti libéral non plus! Et aussi, il faudrait faire la différence entre les militants péquistes et les dirigeants. Si les dirigeants ont souvent erré vers la droite, la majorité des militants sont franchement à gauche. Issus de la classe moyenne, des milieux populaires, du monde ouvrier. Alors lancer des accusations de suppôts du capitalisme envers les péquistes, on se calme svp!

De l’autre côté, les réactions de certains péquistes, sur les réseaux sociaux et ailleurs, à la décision de QS sont aussi scandaleuses. Certains péquistes font vraiment honte au PQ. Non, Québec solidaire n’est pas une création d’Ottawa. C’est un parti indépendantiste, pas beaucoup plus mou que le PQ actuel sur la question nationale, d’ailleurs. Et non, Québec solidaire n’est pas communiste et ne transformerait pas le Québec en Corée du Nord, on respire par le nez svp. Puis non, la laïcité molle de QS et ses tentations multiculturalistes, certes hautement critiquables, n’en font pas un parti islamiste… Franchement! Chers péquistes, cela fait des décennies que vous recevez à la gueule les épithètes mensongères des fédéralistes, pourriez-vous, de grâce, avoir un peu de mesure dans vos critiques envers QS?

Bon, alors que trop de monde, du PQ et de QS, a fait sa part à ce concours de démagogie, peut-on maintenant réfléchir à la suite des choses froidement? Revenir un peu sur Terre et analyser ce qui se dessine pour les prochaines élections? Parce qu’il y a aussi beaucoup de délire dans les analyses de certains quant aux élections de 2018. D’un côté, chez QS, certains pensent former l’opposition officielle, en attente du pouvoir en 2022, voire le prochain gouvernement dès 2018. Euh… Même si tout est toujours possible en politique, on est pas loin du délire ici… Si QS fait élire un seul député hors de l’île de Montréal, ce sera une immense surprise.

De l’autre bord, au PQ, certains croient pouvoir former un gouvernement, même majoritaire!, sans convergence indépendantiste. Ici aussi, on vit dans le déni. Oui, tout est toujours possible, je le répète, mais sans l’objectif de la souveraineté, désormais remisé sous Lisée pour plusieurs années, beaucoup d’électeurs voient et continueront de voir dans la CAQ la solution de rechange aux libéraux. Et les libéraux ont un grand pourcentage d’électeurs qui leur sont acquis dans les circonscriptions que l’on sait. Ce sera une surprise si le PQ réussit à se maintenir comme opposition officielle.

Il faudra donc que le PQ et QS se plantent encore une fois. C’est triste, mais c’est ça. C’est peut-être même la meilleure chose qui pourra arriver au mouvement indépendantiste pour l’avenir de la lutte de libération nationale. Le PQ et QS verront sans doute alors la nécessité de converger pour 1- prendre le pouvoir et 2- faire l’indépendance. Quant à Option nationale, je compte sur ce parti pour s’allier à QS que si, et seulement si, Québec solidaire modifie son programme pour s’engager à faire l’indépendance dans un premier mandat. De toute façon, il y a une incohérence fondamentale chez QS à corriger : les trois-quarts de son programme sont irréalisables sans l’indépendance… Mais je doute que QS satisfasse à cette nécessité pour 2018.

Ceci dit, j’espère ne pas trop poser en donneur de leçons avec mes analyses qui valent bien d’autres. Je suis seulement un militant indépendantiste de gauche qui a fait de la lutte de libération nationale le cœur de sa vie depuis une vingtaine d’années. Comme beaucoup d’autres. Au PQ, à QS et à ON. Mais en plus de vingt ans, j’ai vu trop de luttes fratricides pour ne pas souhaiter qu’elles ne cessent. Je voudrais donc finir en disant à tous les militants indépendantistes de bonne foi, chez QS, au PQ, à ON, qu’ils sont mes frères, mes sœurs. Et que j’ai hâte au jour où nous botterons le cul d’Ottawa, de Bay Street et de Power Corporation.

Comprenez-moi bien : j’aime profondément les indépendantistes. De QS, du PQ, d’ON, du Bloc. J’aime profondément mon peuple et son caractère aussi imprévisible que bouillant. Et brouillon, aussi, parfois. Mais, comme dirait l’autre, si tu veux te battre avec moi pour faire du Québec un pays libre, t’es mon frère, ma sœur. Et si tu mets des conditions à l’indépendance, à la liberté, t’es un trou du cul. Peu importe ton parti ou quoi que ce soit.

Oui, j’aime l’émotivité des militants, l’émotivité des Québécois. Leur puissant sentiment d’insoumission. Et quand il se retournera contre nos ennemis, « ça va faire mal », j’en suis sûr. J’ai hâte. Oh, oui, ostie que j’ai hâte.

Pierre-Luc Bégin